Écume du monde
Résumé du projet
En 2022, le projet « L’écume du monde : les exotica du muséum des Antiques et leurs archives (xviie-xxie siècle) » a été lauréat de la bourse de recherche conjointe entre le musée du quai Branly-Jacques Chirac et la Bibliothèque nationale de France sur l’histoire et le parcours des collections extra-européennes dans les deux institutions, de la Révolution française à nos jours. Il trouve aujourd’hui dans le cadre de la Chaire d’excellence en édition numérique (Université de Rouen Normandie & Région Normandie) un prolongement davantage méthodologique axé sur la mise en place d’un outillage documentaire et analytique ad hoc.
Contexte historique
La Révolution française a ouvert des perspectives inédites et introduit une nouvelle façon de penser le musée, bouleversant l’économie d’Ancien Régime de la curiosité. À la sécularisation des biens du clergé et du domaine royal, décrétée par l’Assemblée constituante en décembre 1789, s’ajoutent le séquestre puis la confiscation des biens des émigrés et des condamnés (1791-1792). Avec la commission des Monuments des arts et des sciences (1790-1793) puis la commission temporaire des Arts (1793-1795), la Convention nationale élabore une politique patrimoniale sans précédent pour la gestion des biens ainsi nationalisés. Elle alimente avec ces saisis les nouveaux muséums français qu’elle a créés et placés au cœur de la réorganisation des arts et des savoirs.
Le muséum des Antiques de la Bibliothèque nationale, à l’instar du musée du Louvre ou du muséum d’Histoire naturelle, trouve ses origines dans l’Ancien Régime. Il s’inscrit dans une longue tradition antiquaire, dans le souvenir récent de la Maison du roi (Babelon 1931). La présence d’objets « extra-européens » y est attestée de longue date, bien que ceux-ci aient été largement négligés jusqu’au tournant des années 1780. C’est sous la garde de Jean-Jacques Barthélemy (1716-1795), mais plus sûrement à l’initiative de son neveu et assistant André Barthélemy de Courçay (1744-1799), que les curiosités ethnographiques affluent à nouveau vers le Cabinet du roi. « C’est là une des raisons des enrichissements considérables qu’il obtint pendant la Révolution » (Sarmant 1994, 181). Courcay, élu président du Conservatoire de la Bibliothèque nationale en 1795, entend former un savoir nouveau, en rapprochant antique et exotique dans une perspective comparatiste (Daugeron 2009).
Entre 1795 et 1798, près de 6 000 objets archéologiques et ethnographiques issus de collections confisquées aux émigrés et aux congrégations, des conquêtes révolutionnaires et en particulier celles du Stathouder de Hollande, du muséum d’Histoire naturelle qui se déleste alors des artificialia – hérités du Cabinet du roi et envoyés par les voyageurs-naturalistes –, ou de quelques dons sont rassemblés dans les salles basses de la Bibliothèque nationale (Cointreau 1800, 31). Mais la mort prématurée de Courçay en octobre 1799 met un terme au mouvement de constitution d’un cabinet-monde, qui n’est pas repris par le nouveau conservateur, Aubin-Louis Millin de Grandmaison (1759-1818), et ses successeurs. Les collections d’exotica de la Bibliothèque nationale tombent rapidement en déshérence, laissées sans catalogue et quasi inaccessibles.
Il faut attendre près d’un siècle pour que l’institutionnalisation de l’anthropologie française comme science sorte les objets survivants de l’amnésie par leur liquidation. L’inauguration du musée d’Ethnographie du Trocadéro en 1878 appelle et concentre une grande partie des collections dites « extra-européennes » du Muséum disparu, passées ensuite au musée de l’Homme (1937) puis, vers l’autre rive de la Seine, au musée du quai Branly-Jacques Chirac (2006). D’autres transferts suivent au début du xxe siècle, en direction du Louvre et du musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye. En outre, ils subsistent encore quelques pièces ethnographiques du muséum des Antiques entre les murs de l’actuel département des Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France.
0bjectifs
Parmi les institutions patrimoniales créées durant la période révolutionnaire, le muséum des Antiques est sans conteste l’une des plus importantes en termes de concentration des collections dites « extra-européennes », mais aussi l’une des plus emblématiques de l’utopie muséographique d’alors. Pour autant, le Muséum est longtemps resté méconnu. Le projet « Écume du monde » doit donc d’abord permettre de mieux connaître son histoire au travers de ses collections.
À l’échelle de l’objet, ce projet alimente les vastes chantiers de documentation des collections du musée du quai Branly-Jacques Chirac, du musée d’Archéologie nationale et du musée de l’Armée. Mais, il s’agit également d’en identifier les pièces absentes. Il est évident que des 6 000 objets passés par le muséum des Antiques certains ont depuis disparu. Le récolement – entendue non pas seulement comme l’obligation légale qu’elle est pour les musées de France, mais comme ce travail rigoureux d’identification et de vérification historienne qui s’applique individuellement à chaque objet – peut nous permettre de cerner l’origine de certaines de ces disparitions : perte, vol, destruction, œuvre réformée, etc.
Enfin, si le muséum des Antiques constitue ici un terrain test, le projet pourra servir de prototype à d’autres collections qui tirent leur origine des saisies révolutionnaires.
Sources
Il est possible de reconstituer une partie du mouvement des collections ethnographiques autour du muséum des Antiques à l’aide des archives du cabinet des Médailles (collection 2011/091/ACM) de la Bibliothèque nationale de France ainsi qu’à celles de l’Instruction publique (série F/17) et du muséum national d’Histoire naturelle (sous-série AJ/15) conservées aux Archives nationales de France (Roux 2012). Il s’agit essentiellement de catalogues et d’inventaires d’objets dressés à l’occasion de leurs transferts entrants au Muséum ou sortants du Muséum. En outre, certains échanges épistolaires entre les institutions peuvent nous éclairer sur l’avancement des transferts.
Quant à la documentation historique des institutions patrimoniales contemporaines (musée d’Ethnographie du Trocadéro > musée de l’Homme > musée du quai Branly-Jacques Chirac ; musée des Antiquités gallo-romaines > musée d’Archéologie nationale ; musée d’Artillerie > musée de l’Armée, etc.), elle conserve souvent des traces assez fugaces des dépôts d’objets ou de collections effectués par la Bibliothèque nationale entre la fin du xviiie et le début du xxe siècle.
Méthodologie
La temporalité est ici à manier simultanément en deux sens opposés avec pour ligne de partage et de convergence la création du muséum des Antiques en 1795. Le chemin à parcourir est en un sens celui du passé vers le présent, à la recherche des objets et des collections ethnographiques présents au sein du cabinet des Antiques à la fin du xviiie siècle, et ce, à partir des sources produites par les administrations royale et révolutionnaire, et en sens inverse, du présent vers le passé, à partir des objets eux-mêmes et de leur documentation aujourd’hui conservés dans les collections publiques françaises. La jonction entre les deux n’est jamais assurée et nécessite la mise en œuvre d’un outillage documentaire et analytique ad hoc et si possible reproductible qui est au cœur de ce nouveau volet du projet « L’écume du monde les exotica du muséum des Antiques et leurs archives (xviie-xxie siècle).
Bibliographie
Babelon Jean, « Musées ou cabinets d’amateurs ? », Cahiers de la République des lettres des sciences et des arts, no 13, 1931.
Cointreau André-Louis, Histoire abrégée du Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale, Paris, A. L. Cointreau, 1800.
Daugeron Bertrand, « Entre l’antique et l’exotique, le projet comparatiste oublié du “Muséum des Antiques” en l’an III », Annales historiques de la Révolution française, no 356, 2009, p. 143-176.
Roux Benoît, Les Collections royales d’Amérique du Sud au musée du quai Branly : (En)quêtes d’archives autour des pièces amazoniennes et caraïbes d’Ancien Régime [en ligne], Paris, Musée du quai Branly, 2012.
Sarmant Thierry, Le Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, 1661-1848, Paris, École des chartes, coll. « Mémoires et documents de l’École des Chartes », no 40, 1994.
Vie du projet
- Printemps 2025 : mise en place d’une plateforme Xform de saisie des données
- Hiver 2025 : définition d’un modèle de saisie de données