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Présentation du Dictionnaire imprimé


Ce dictionnaire répond à une triple volonté : il entend d’abord établir le bilan de plusieurs décennies de réflexion théorique, plus de quarante ans après la parution du Pacte autobiographique (1975) de Philippe Lejeune. Il vise ensuite à cartographier un champ de recherches dont l’extension est souvent mal comprise : l’autobiographie au sens strict, mais également, et plus globalement, les écritures de soi. À un moment où la médiatisation de l’autofiction brouille les frontières entre fiction et non-fiction, il semble important de décrire les spécialités du champ non fictionnel et de se demander si l’écriture autobiographique est un modèle d’écriture identifiable à quelques traits précis ou un registre qui transcende les frontières génériques. Enfin, ce dictionnaire souhaite féconder un nouvel élan théorique. Il dépasse une vulgate promue par l’institution scolaire et universitaire, constituée en canon, ne se limite pas aux seuls corpus consacrés mais s’intéresse également à des auteurs méconnus, voire aux écritures ordinaires. Derrière le succès de l’autobiographie se cache une diversité de pratiques et de genres ayant en commun l’écriture à la première personne, qui connaissent des fortunes variables mais ne cessent de se nourrir réciproquement : Mémoires, souvenirs témoignages, journaux personnels, correspondances intimes, chroniques… Il s’agit de désenclaver l’autobiographie en la réinscrivant dans une large continuité historique et au sein de l’espace francophone ; les écritures de soi, souvent réduites à leur seule prétention à calquer le monde, sont aussi des supports essentiels au renouvellement de la création littéraire.

Introduction du Dictionnaire imprimé (Champion, 2017)

par Françoise Simonet-Tenant

Collections de mots rangés par ordre alphabétique et compilation de connaissances, les dictionnaires qui poursuivent un idéal d’exhaustivité, de concision et de clarté affichent volontiers leur fonction didactique : les lecteurs s’en serviraient plus qu’ils ne les liraient. C’est peut-être simplifier et réduire les usages complexes et variés de ces « bibliothèques de mots1 » : de la consultation pragmatique à la dérive rêveuse et à la flânerie curieuse, elles offrent au lecteur un large champ de possibilités. Et la littérature est là pour nous rappeler que les dictionnaires et encyclopédies sont un fréquent objet de fascination :

Le Grand Larousse me tenait lieu de tout : j’en prenais un tome au hasard, derrière le bureau, sur l’avant-dernier rayon A-Bello, Bello-Ch ou Ci-D, Mele-Po ou Pr-Z (ces associations de syllabes étaient devenues des noms propres qui désignaient les secteurs du savoir universel : il y avait la région Ci-D, la région Pr-Z, avec leur faune et leur flore, leurs villes, leurs grands hommes et leurs batailles) ; je le déposais péniblement sur le sous-main de mon grand-père, je l’ouvrais, j’y dénichais les vrais oiseaux, j’y faisais la chasse aux vrais papillons posés sur de vraies fleurs. Hommes et bêtes étaient là, en personne : les gravures, c’étaient leurs corps, le texte, c’était leur âme, leur essence singulière ; hors les murs, on rencontrait de vagues ébauches qui s’approchaient plus ou moins des archétypes sans atteindre à leur perfection : au Jardin d’Acclimatation, les singes étaient moins singes, au Jardin du Luxembourg, les hommes étaient moins hommes2.

À une époque où la fièvre des dictionnaires spécialisés – consacrés à un seul écrivain ou à un seul thème – s’est emparée du monde éditorial, il nous a semblé pertinent d’envisager un dictionnaire qui s’intéresserait à un hypergenre, les écritures de soi.

Pourquoi un Dictionnaire de l’autobiographie. Écritures de soi de langue française aujourd’hui ?

Il ne paraissait pas totalement utopique d’imaginer un équivalent en langue française de l’Encyclopedia of Life Writing: Autobiographical and Biographical Forms[Sous la direction de Margaretta Jolly, Londres, Chicago, Fitzroy Dearborn Publishers, 2001.], dont les 1 090 pages et les quelque 700 entrées sont réparties en cinq catégories : « Contextes et critiques », « Genres », « Thèmes », « Tendances et traditions nationales et régionales », « Auteurs et œuvres ». Ainsi se proposait à nous non un modèle mais une incitation à concevoir un outil d’étude et à fournir un panorama du champ des écritures de soi de langue française, restées longtemps les parents pauvres de la théorie littéraire.

Il semblait en outre opportun d’établir le bilan de plusieurs décennies de réflexion théorique, plus de quarante ans après la parution du Pacte autobiographique (1975) de Philippe Lejeune. L’ouvrage a constitué un jalon essentiel dans le bouleversement du champ littéraire intervenu à la fin des années 1970, moment où l’on a assisté en sciences humaines, et tout particulièrement en littérature, à un retour du sujet et à la mise en valeur progressive des textes factuels. Il était temps d’examiner comment l’important capital critique apporté par Philippe Lejeune avait fructifié.

Ce dictionnaire vise d’abord à cartographier un champ de recherches dont l’extension est souvent mal comprise : l’autobiographie au sens strict, mais également, et plus globalement, les écritures de soi. À un moment où la médiatisation de l’autofiction brouille les frontières entre fiction et non-fiction, il est important de décrire les spécificités du champ non fictionnel et de se demander si l’écriture autobiographique est un modèle d’écriture identifiable à quelques traits précis ou bien un registre qui transcende les frontières génériques. Comment circonscrire le spectre de l’autobiographique ?

Historique et théorique, ce dictionnaire n’a aucune vocation polémique. Certaines notions continuent à faire l’objet de discussions : dans ce cas, il ne s’agit pas de masquer les divergences, quand elles existent, mais d’éclairer les débats en dégageant les usages les plus consensuels. Le dictionnaire vise à fournir un outil de travail aux étudiants et aux chercheurs, aux enseignants et aux critiques ; il a également l’ambition de s’ouvrir à un lectorat plus large, intéressé par les questions des écritures de soi et des frontières instables de la fiction et de la non-fiction.

Le choix d’un titre

Le titre du dictionnaire n’est pas anodin : Dictionnaire de l’autobiographie. Écritures de soi de langue française. Outre le fait qu’il précise l’aire linguistique concernée, il réunit une dénomination de genre et un hyperonyme. Pourquoi avoir privilégié, dans le titre, un genre (autobiographie) parmi d’autres (journal personnel, Mémoires, correspondance, témoignage) ? Sans doute pour que l’objet du dictionnaire, au prix d’une simplification réductrice (qui est bien souvent celle des programmes scolaires, voire universitaires), soit rapidement identifié par le lecteur. Il n’en reste pas moins qu’il n’est pas seulement question ici d’autobiographie – au sens de récit rétrospectif qu’une personne réelle fait de sa vie dans un esprit de vérité –, mais d’écritures de soi : celles-ci constituent une nébuleuse aux contours variables selon les positions théoriques qui, sommairement, recouvre l’autobiographie, le journal personnel, la correspondance, les Mémoires et le témoignage, à savoir des textes qui ont pour objet une réalité extralinguistique vue à travers le prisme d’une subjectivité. Pour ceux aux yeux desquels la frontière entre fiction et diction (voir article « Diction ») serait poreuse, les écritures de soi pourraient même englober les récits autofictionnels

Le dictionnaire ne s’intéresse pas seulement aux écrivains français : des corpus suisse, belge, québécois, africain, india-océanique, proche-oriental, caribéen, asiatique – la liste n’est pas exhaustive – sont convoqués avec le souci de ne pas les faire obéir de toute force à des grilles d’analyse eurocentrique. La volonté d’ouverture spatiale va de pair avec le désir d’un vaste empan chronologique – en témoigne la relative importance des articles qui traitent d’auteurs du Moyen Âge et de la Renaissance. Il s’agit de ne pas se limiter à une tranche historique qui irait de Rousseau à 2017. Si nous ne méconnaissons pas que l’œuvre rousseauiste marque une date charnière dans l’écriture de soi et, particulièrement, dans la légitimation ultérieure de l’écriture d’une vie obscure, il n’en reste pas moins que « le souci de soi », selon l’expression de Michel Foucault, prend naissance dès l’Antiquité. Que ce « souci de soi » prenne des formes variables au cours des siècles, c’est un peu cette histoire que le dictionnaire souhaite dessiner en pointillé.

Nous ne saurions taire une des convictions fortes du comité de rédaction : écritures fictionnelles et non fictionnelles ou factuelles (voir articles « Diction » et « Texte factuel ») ne sont pas de même nature et ne suscitent pas la même posture de lecture. Sans doute, si l’on devait reprendre la distinction de Thomas Pavel (Univers de la fiction, 1988), le comité de rédaction pencherait-il plus vers le pôle « ségrégationniste » que vers le pôle « intégrationniste », ce qui ne préjuge évidemment pas de la position des 192 collaborateurs. Comme le suggère, dans un ouvrage récent, Françoise Lavocat, « le désir de passer et repasser les frontières, de conjuguer le fictionnel et le factuel se manifeste dans toutes les époques et dans toutes les aires culturelles, ou presque. C’est justement le meilleur indice que ces frontières existent3 ». Le dictionnaire s’intéresse donc à toutes les écritures de soi, sans hiérarchie, postulant qu’une écriture à la première personne du singulier non fictionnelle pense et dit quelque chose d’irréductible que l’on ne trouvera pas ailleurs. Qu’une écriture soit non fictionnelle ne signifie pas automatiquement son absence de littérarité : elle peut être littéraire ; elle peut ne pas l’être. Le curriculum vitæ (voir article « Curriculum vitæ »), qui obéit à une absolue transparence référentielle, ne vise pas une quelconque qualité esthétique : c’est d’une certaine manière le degré zéro de l’écriture de soi. Mais au-delà de ce degré zéro, il existe une infinie palette d’écritures qui tentent de conjuguer désir d’un discours vrai et invention d’un dispositif verbal. Et la conjonction d’une pulsion de vérité et de la recherche d’une forme est un creuset de littérature.

Conception et mode d’emploi du dictionnaire

Cet ouvrage n’est pas un dictionnaire des œuvres autobiographiques, ou il n’est pas que cela ; il est un instrument de réflexion sur les écritures de soi, sur leurs formes, leurs fonctions, leur histoire, leur poétique, mais aussi sur le rapport des auteurs aux écritures de soi quand bien même ce rapport est redouté, dénié, refusé : de là un article intitulé « Antiautobiographie » ou des articles sur des auteurs qu’on n’attendait pas forcément dans ce dictionnaire, tel Victor Hugo pour ne donner que cet exemple.

Il a fallu opérer des choix ; la liste des articles n’est donc pas exhaustive et ne pouvait pas l’être. Elle n’a pas été composée par une seule personne, mais résulte de nombreux échanges et débats ; elle est le fruit d’une sélection raisonnée, informée et de consultations plurielles. Cet ouvrage se présente comme un dictionnaire encyclopédique qui compte plus de 450 articles. Ceux-ci sont répartis en plusieurs catégories : auteurs, œuvres, genres (autobiographie, autofiction, autoportrait, biographie, correspondance, épopée, essai, hagiographie, journal personnel, Mémoires, poésie, roman autobiographique, souvenirs littéraires, témoignage, théâtre), notions techniques et termes littéraires (diction, discours rapportés, ironie, humour, plagiat, polyphonie, préface…), supports et instruments (cahier, dessin, machine à écrire, ordinateur personnel…), entrées thématiques (authenticité, censure, crime, éducation, famille, folie, guerre, identité, jurisprudence, psychanalyse…), entrées géographiques (Afrique centrale, Afrique de l’Ouest, Belgique, Caraïbes, Europe centrale…), époques et mouvements littéraires (La Commune, France 1789-1799, Mai 68, romantisme…), outils et lieux de travail (anthologies, ateliers d’écriture, dictionnaires historiques…). Tous les termes retenus s’entendent dans leur rapport avec les écritures de soi. Aussi l’article consacré au cinéma, par exemple, doit-il être compris comme « Cinéma et écritures de soi » ; il en va de même pour « Art contemporain », « Communisme », « Éducation »… Enfin, il a semblé nécessaire d’accorder une place aux champs d’influence auxquels les écritures de soi de langue française ont pu être soumises, de là les articles intitulés « Domaine anglais », « Domaine allemand », « Domaine espagnol », « Domaine italien » et « Domaine russe ».

Ce dictionnaire ne se limite pas aux seuls corpus consacrés mais s’intéresse également aux auteurs méconnus voire au champ des écritures ordinaires ; il paraît en effet bienvenu de bousculer une vulgate promue par l’institution scolaire et universitaire, canon menacé de sclérose au fil des manuels. Dans le foisonnement des écritures de soi, il a fallu opérer une sélection cruelle et inévitablement injuste : certains auteurs ont droit à un article développé, d’autres à une notice plus brève ; beaucoup sont seulement mentionnés dans des articles thématiques ou génériques.

Les 192 collaborateurs comptent maints spécialistes notoires du champ des écritures de soi mais également de jeunes chercheurs. Entre les contributeurs, il peut y avoir des différences de références ou de modélisation théorique, et si tous ont dû se plier à d’inévitables contraintes formelles, ils ont bénéficié d’une complète liberté dans le traitement de la matière. Le comité de rédaction tient à exprimer sa reconnaissance aux collègues de Belgique, du Brésil, du Canada, des États-Unis, de France, d’Italie, du Luxembourg, des Pays-Bas, de Suisse qui, bénévolement, ont mis leurs compétences variées au service de cette entreprise intellectuelle.

Le dictionnaire est constitué d’une table des articles, de la liste des collaborateurs, de 457 entrées, d’un index des noms propres. La plupart des articles se terminent par une bibliographie. Ces très nombreuses bibliographies sont nécessairement sélectives mais elles fournissent les repères indispensables aux lecteurs qui voudraient approfondir tel ou tel point. Dans les références bibliographiques, le lieu d’édition est par défaut Paris et n’est indiqué que s’il est différent. La présence dans la majorité des articles de renvois offre la possibilité d’une lecture en réseau.

S’il nous restait à formuler deux souhaits au terme de cet avant-propos, ce serait, d’une part, que ce dictionnaire féconde un nouvel élan critique et constitue une étape vers une théorie générale des écritures de soi ; d’autre part, qu’il réponde à cette description donnée par Delacroix dans son Journal à la date du 17 janvier 1860 :

Bien que le dictionnaire soit ord[inairement]t l’ouvrage des compilateurs proprement dits, il n’exclut pas l’originalité des idées et des aperçus. Mal inspiré serait celui qui ne verrait dans le dict[ionnaire] de Bayle, par exemple, que des compilations. Il soulage l’esprit qui a tant de peine à s’enfoncer dans de longs développements, à les suivre avec l’attention convenable ou à classer et à diviser les matières. On le prend et on le quitte ; on l’ouvre au hasard, et il n’est pas impossible d’y trouver, dans la lecture de quelques fragments, l’occasion d’une longue et fructueuse méditation4.


Liste des articles du Dictionnaire imprimé

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Lire et écouter la journée d’étude « Un dictionnaire des écritures de soi : concepts, corpus, champs disciplinaires » (22 septembre 2017)

Introduction

Pourquoi un dictionnaire ? Par qui ? Pour qui ? (Françoise Simonet-Tenant)

Le point de départ est un travail universitaire, la préparation de l’HDR que j’ai soutenue en novembre 2010. Dans le chapitre consacré aux projets du document de synthèse, j’avais esquissé le rêve d’une aventure collective qui prendrait la forme d’un « dictionnaire de l’autobiographique », ce dernier adjectif devant être pris en son sens le plus large. Au moment de la soutenance, un des membres du jury, Pierre-Jean Dufief, séduit par l’idée, m’a mise en relation avec les éditions Champion. L’aventure commençait.

En mars 2011, j’ai élaboré avec Philippe Lejeune et Catherine Viollet une première ébauche de liste d’articles. Ce fut la première mouture de la liste qui a été ensuite longuement complétée et remaniée.

La première démarche a été de constituer un comité de rédaction, qui comportait au départ onze personnes. Ce comité a réfléchi à l’architecture générale du dictionnaire : les onze membres ont travaillé sur l’établissement de la nomenclature à partir du premier embryon de liste, ce qui engageait déjà un certain nombre de choix théoriques ainsi que la détermination du format des articles, qui devait tenir compte des contraintes éditoriales. Cinq tailles d’articles ont été fixées (de 500 à 11 000 signes). Une bibliographique par article (de 3 références au minimum, ou beaucoup plus pour les articles longs) devait permettre au lecteur de trouver des repères pour approfondir la question s’il le souhaitait. Une première distribution d’articles a été faite parmi les onze membres du comité.

En 2012, profitant d’une possibilité matérielle et d’un petit financement, l’équipe s’est réunie au laboratoire de l’ATILF-Nancy. Chacun avait préalablement rédigé un article, de format long et l’avait envoyé aux autres. Cette journée a été une étape particulièrement constructive de discussion sur les modalités de rédaction d’un article, sur les enjeux et choix du dictionnaire.

J’ai ensuite proposé aux primo-rédacteurs de s’impliquer plus avant, s’ils le souhaitaient : non seulement écrire des articles, mais aussi en commander et en réviser. Quatre personnes (Michel Braud, Jean-Louis Jeannelle, Philippe Lejeune, Véronique Montémont) ont souhaité continuer l’aventure sous cette forme. À partir de là nous nous sommes réunis tous les six mois pour faire le point sur l’attribution progressive des articles (certains ont été longs à attribuer) et sur les articles déjà reçus. Nous avons décidé que les articles seraient tous relus et commentés par les cinq membres du comité. Un service de stockage et de partage commun nous a permis de tous intervenir sur les textes que je recevais et versais dans cette « boîte commune ». Lorsque les corrections portaient sur le fond, les articles étaient renvoyés à l’auteur pour révision. Quelques articles ont été refusés et ont fait l’objet d’une réattribution.

Les 192 collaborateurs du dictionnaire ont été recrutés pour certains dès le début de l’aventure, pour d’autres au fil du chantier, au gré des soutenances de thèses, des colloques, des comités de sélection… Une véritable aventure internationale puisque, outre les Français, certains contributeurs viennent de Belgique, du Brésil, du Canada, des États-Unis, d’Italie, du Luxembourg, des Pays-Bas, de Suisse. Dans le cercle rapproché des collaborateurs, plusieurs appartiennent à l’université Paris XIII et à l’université de Rouen qui ont été mes lieux successifs d’activité ces dernières années mais aussi au groupe « Genèse et autobiographie » de l’ITEM – devenu en 2015 « Autobiographie et correspondances » – qui a été le creuset de beaucoup de travaux sur les écritures de soi. Parmi ces contributeurs, beaucoup d’universitaires mais aussi de jeunes doctorants, des écrivains, des journalistes, un conservateur des monuments historiques, une éditrice et des amateurs d’autobiographie au sens le plus noble du terme.

Ce dictionnaire a été conçu pour les étudiants, les enseignants, les chercheurs, les bibliothécaires, tous ceux qui ont besoin de s’appuyer sur des références exactes et vérifiées. Néanmoins nous avions aussi la volonté que ce dictionnaire dont nous avons soigné la lisibilité et la fluidité s’adresse à un public plus large.

Pourquoi cette journée d’étude ? Projet d’un colloque international (Jean-Louis Jeannelle)

L’aboutissement de ce projet nous a laissés quelque peu désemparés et c’est la raison pour laquelle nous désirons le prolonger d’une autre manière aujourd’hui.

En effet, pour les membres de la petite équipe réunie autour de Françoise Simonet-Tenant, les séances de travail ou les relectures d’articles avaient été l’occasion d’esquisser une sorte de bilan personnel de leur propre rapport à la question des écrits en première personne. Les discussions menées pour établir un cadre méthodologique avaient été – dès la journée de juin 2012 à Nancy que Françoise a mentionnée – source de divergences, à la fois frustrantes parce que difficilement résolubles, mais fécondes. Le principal point de discussion a porté sur le titre même de l’ouvrage, enjeu décisif puisque la dénomination même de l’objet entraîne avec elle toute une série de présupposés méthodologiques. Le débat était le suivant : fallait-il privilégier un nom de genre aussi identifié et légitimé qu’« autobiographie », qui bénéficie à la fois d’une tradition critique forte en France (la seule, au sein de l’héritage poétique des années 1970-1980, à n’avoir jamais vraiment été remise en cause) et par une reconnaissance institutionnelle, notamment au sein de l’enseignement scolaire et universitaire où l’autobiographie est devenue un « quatrième » genre omniprésent, ou fallait-il, au contraire, rebattre les cartes en choisissant pour le dictionnaire le titre le plus inclusif possible, afin de n’avantager aucun nom de genre au détriment des autres et d’indiquer clairement que le Dictionnaire incluait journaux, Mémoires, témoignages, et bien au-delà ? La difficulté tenait à ce qu’aucun terme ne s’impose de manière aussi évidente que « life-writing » pour les anglo-saxons ou « ego-documents », couramment employé par les historiens ou les sociologues. « Écrits personnels » (ou « de l’intime ») excluait de facto les textes à visée plus historique ; « récits de soi » imposait l’idée de reconstitution narrative du passé et ne tenait pas compte des textes dont la composition est discontinue comme le journal… J’optais, personnellement, pour « écrits de soi », suffisamment neutre pour couvrir l’ensemble des textes factuels à la première personne, et ne présupposer par conséquent aucun modèle en particulier, mais la locution ne renvoie pas à un usage critique attesté et nous courions, d’un point de vue éditorial, le risque que notre objet soit mal identifié du public, même spécialisé. C’est donc le terme d’autobiographie qui a convaincu le plus grand nombre d’entre nous au sein du groupe5.

Comme on le voit, nous n’étions pas – ce qui est plutôt rassurant pour une entreprise collective – absolument d’accord sur tous les points ; du moins l’étions-nous sur l’essentiel, en particulier sur un point crucial, qui constitue peut-être ce que l’héritage théorique de Philippe Lejeune me semble avoir de plus fécond, à savoir le choix de maintenir l’inscription de l’autobiographie dans le champ des écrits factuels – une telle exigence ne va plus de soi aujourd’hui que l’autofiction ou ses clones ont installé l’idée qu’il n’est plus de frontière stable entre fiction et non fiction et que l’on peut tout dire des textes, en particulier qu’ils sont à la fois véridiques et fictionnels, sans se préoccuper de définir précisément ce que l’on entend par là puisque le paradoxe est supposé se suffire à lui-même. Ce qui nous rassemblait, en quelque sorte, c’est une forme de confiance en la valeur référentielle des écrits autobiographiques – une confiance de principe, mais cela n’empêche nullement d’être prudent ou même méfiant lorsque les conditions l’exigent : tout récit factuel résulte bien d’un travail de composition, qui n’implique pas automatiquement de verser du côté de la fiction6.

Bien entendu, un tel ancrage du côté des récits factuels peut être – doit être même pour des raisons de méthode – discuté. Certainement ne vaut-il pas de la même manière à toutes les époques (en particulier le xixe siècle). Du moins nous paraissait-il un garde-fou théorique important.

Nous étions conscients d’avoir des préalables théoriques qui orientent très fortement nos choix. Il suffit de comparer rapidement ce Dictionnaire de l’autobiographie et les deux tomes de l’Encyclopedia of Life-Writing que Margaretta Jolly a dirigée en 2001 pour constater l’écart flagrant entre les approches ou les corpus privilégiés d’un côté et de l’autre de la Manche et de l’Atlantique7. L’accent mis sur les problématiques identitaires et éthiques, plus particulièrement féministes, a conduit les collaborateurs de l’Encyclopedia à privilégier les écrits de femmes ou de minorités (ethniques, sexuelles ou autres) ainsi que les témoignages traitant de traumatismes psychologiques ou historiques, ce qui n’est pas notre cas, puisque nos critères de sélection étaient avant tout de nature poétique et générique. Nous avons bien sûr tenu compte de la contribution massive des femmes à l’écriture de soi, mais n’avons pas désiré mettre l’accent, de manière militante, sur des textes jusqu’alors méconnus ou envisager l’écriture à la première personne comme une forme de réparation (psychologique ou symbolique) d’un traumatisme passé, ainsi que cela se fait beaucoup aujourd’hui. Là encore, cela peut être contesté.

Le dictionnaire enfin achevé, nous avons donc eu le sentiment qu’il appelait discussion. À un simple travail d’accompagnement de la réception, nous avons préféré l’organisation d’une journée où nous inviterions quelques collègues spécialistes de ce domaine, appartenant pour certains, aux mêmes champs disciplinaires que les nôtres (la littérature française ou la littérature comparée) et pour d’autres à des disciplines connexes (philosophie, histoire, sociologie…) afin de procéder à un examen critique du Dictionnaire, en leur proposant de commenter les modèles théoriques employés, les corpus privilégiés, ou les enjeux méthodologiques soulevés. Cela ne va pas sans risques il est vrai, mais il nous paraît important de faire vivre ce dictionnaire, de ne pas en faire simplement un outil, mais aussi l’occasion d’une mise au point sur un champ de recherche qui est aujourd’hui central dans les études littéraires, mais où les débats ont perdu en partie leur vigueur. Nous vivons actuellement un moment où les synthèses (qu’il s’agisse de dictionnaires, de biographies ou de colloques) se multiplient et favorisent parfois une forme de consensus mou. Il nous paraît important, de ce fait, de soumettre ce dictionnaire au jugement de nos collègues.

À l’avenir, nous aimerions organiser un second volet, international cette fois, afin de compléter notre projet par ce qui en constitue le point aveugle théorique, à savoir la limite que les langues imposent à toute réflexion sur les écrits de soi. En 2010, nous avions lancé avec Philippe Lejeune une enquête sur Fabula8 dont l’objectif était de comparer, dans toutes les langues possibles (ou du moins le plus grand nombre…), les termes employés pour désigner les différentes formes de récits de soi. Nous avions formulé cette enquête en ces termes : « En espagnol, on établit une distinction entre “diario” et “dietario” qui n’a aucun équivalent en français, où l’on emploie très couramment “Mémoires” pour désigner des récits rétrospectifs plus ou moins exhaustifs d’une vie dans un cadre social ou historique large, alors que l’on parle moins fréquemment de “Memoirs” en anglais et que “memoir” y désigne des récits personnels souvent liés à l’enfance ou à une expérience dont un individu témoigne (là où l’on parlerait en français, de “témoignage” ou de “récit d’enfance”). De la même manière, l’invention du terme “autofiction” a connu un rapide succès en France, sans que l’on sache très bien si le terme est employé dans d’autres langues, et, lorsque c’est le cas, si le phénomène est de l’ordre de la transposition directe, de la traduction ou de la fusion avec d’autres catégories existantes dans ces autres langues… On trouverait mille autres exemples de ces malentendus qui tiennent aux différences d’usage selon les cultures et les langues. » Les réponses à nos questions sur les catégories employées et leur signification se sont avérées assez décevantes. La parution de ce Dictionnaire nous semble être l’occasion de relancer, même partiellement, une telle enquête en s’appuyant sur les projets équivalents (telle l’Encycopledia of Life Writing), et de confronter la théorie littéraire aux variations linguistiques ou conceptuelles qui peuvent exister d’un pays à l’autre. Ce sera, là encore, une manière de mettre ce Dictionnaire à l’épreuve, cette fois-ci non plus d’autres disciplines, mais de Babel.

Quels noms de genres, quelles définitions, quelles œuvres ?

(Damien Zanone, Martine Boyer-Weinmann, Michel Murat)

L’histoire au prisme des récits de soi

(Isabelle Lacoue-Labarthe, François Dosse)

Lectures socio-politiques des vies singulières

(Philippe Artières, Martine Leibovici)

L’autobiographie à l’épreuve de Babel

(Danielle Corrado, Sylvie Crinquand)


  1. Henri Meschonnic, Des Mots et des Mondes. Dictionnaires, encyclopédies, grammaires, nomenclatures, Paris, Hatier, 1991, p. 9.↩︎

  2. Jean-Paul Sartre, Les Mots, Paris, Gallimard, « Folio », 1964, p. 43-44.↩︎

  3. Françoise Lavocat, Fait et fiction. Pour une frontière, Paris, Seuil, 2016, p. 12.↩︎

  4. Eugène Delacroix, Journal, tome II, nouvelle édition intégrale établie par Michèle Hannoosh, Paris, José Corti, 2009, p. 1292.↩︎

  5. Avec pour paradoxe que dans L’Autobiographie en France, Philippe Lejeune avait en 1971 conféré au genre issu des Confessions de Rousseau toute sa précision théorique en la distinguant nettement des genres connexes, alors que le terme les subsume aujourd’hui plus ou moins par un phénomène de capillarité.↩︎

  6. La factualité des textes n’est pas une donnée intangible mais une réalité tout aussi complexe à analyser que l’est la fiction.↩︎

  7. Voir communication de Sylvie Crinquand.↩︎

  8. Voir en ligne (page consultée le 6 octobre 2017).↩︎

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