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Roud, Gustave

Saint-Légier, 1897-Moudon, 1976


Autant par son œuvre poétique que par son journal, tenu de 1916 à 1976, Roud se révèle un auteur pour qui la littérature du moi et de l’intime a été au premier plan.

C’est dans une ferme proche de Saint-Légier, dans le canton de Vaud, que naît Gustave Roud. Ses parents sont paysans. En 1908, la famille s’installe à Carrouge ; Roud y passera toute sa vie. Il fait ses études secondaires à Lausanne où il aura comme professeurs, entre autres, le musicien Ernest Ansermet pour les mathématiques et l’écrivain Edmond Gillard pour le français. Il publie ses premiers poèmes en revue dès 1915. À partir de 1916, Roud passe beaucoup de temps au service de l’armée suisse, ce qui ne l’empêchera pas de mener à terme ses études et d’obtenir une licence ès lettres à l’université de Lausanne. Après quelques expériences malheureuses dans l’enseignement, il décide d’aller vivre au sein de sa famille, à Carrouge. En 1927, Roud publie son premier ouvrage, Adieu ; il s’agit d’une œuvre bipartite constituée d’un texte en vers d’une part, d’autre part d’une prose poétique. Le jeune poète tombe ensuite malade et, de 1927 à 1929, doit séjourner en sanatorium à Leysin. De retour chez les siens, il renonce définitivement à poursuivre l’activité paysanne qui était celle de sa famille : « Je dis adieu à quelqu’un que j’aurais pu être, que d’autres désireraient me voir être, cet homme qui continue une tâche de plusieurs siècles […] » (Gustave Roud, Journal 1916-1976 dans Œuvres complètes 3, textes présentés, établis et annotés par Alessio Christen, Chêne-Bourg/Suisse, Éditions Zoé, 2022, p. 76). Il se voue dès lors entièrement à l’écriture : poésie et traduction. Ramuz, qui avec l’éditeur Henry-Louis Mermod vient de fonder la revue Aujourd’hui, propose à Roud d’en être le secrétaire de rédaction. Ce dernier connaît alors une intense activité, publie dans cette revue ses premières traductions de Novalis et de Hölderlin, ainsi que des textes poétiques. Son père meurt en 1930, sa mère en 1933. Roud vivra alors seul avec sa sœur Madeleine. De 1936 à 1966 il est membre du comité de lecture de la Guilde du Livre, maison d’édition créée par Albert Mermoud à Lausanne, qui vend ses ouvrages par correspondance ou sur abonnement. Il est actif également dans la rédaction du Bulletin de la Guilde du Livre. En 1941 la publication de Pour un moissonneur lui vaut le prix Rambert. Durant les années 1940, il publie plusieurs ouvrages traduits de l’allemand, notamment de poètes romantiques tels Hölderlin et Novalis, mais aussi d’auteurs comme Rilke et Trakl. En 1957 l’université de Lausanne lui décerne le titre de docteur honoris causa. Il reçoit en 1967 le Prix de la ville de Lausanne. D’autres récompenses suivront et on lui rendra hommage à plusieurs reprises. Sa sœur Madeleine décède en 1971. Il meurt en 1976 et est enterré à Carrouge.

Gustave Roud est avant tout poète, ce qui ne l’a pas empêché d’exercer une activité critique. D’abord dans le domaine de la peinture ; autodidacte, c’est là qu’il fait ses premières armes. Son premier compte rendu d’exposition date de 1920. Il pratiquera également la critique littéraire. Ses textes trouveront place dans divers périodiques. Poète, critique, Roud fut aussi photographe. Son intérêt pour la photographie, qu’il pratique intensément dès l’âge de 16 ans, va bien au-delà du simple loisir. Il tire lui-même ses clichés noir-blanc, s’intéresse aux progrès techniques de cet art, adopte le film couleur à la fin des années 1930. On retrouve dans ses clichés les paysages et les personnages évoqués dans ses textes. Roud a publié certaines de ses photos dans des revues suisses, mais il n’a pas exposé de son vivant. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 qu’il a été donné au public de découvrir son œuvre photographique, grâce à une exposition au Centre Beaubourg de Paris (1989) et une autre au musée de l’Elysée de Lausanne (1990).

Gustave Roud n’a eu de cesse de parcourir cette région appelée le Haut-Jorat (« Je ne puis composer vraiment sinon dehors, au long des routes. » [Ibid., p. 164]) et située au nord-est de Lausanne, attentif à tout signe extérieur lui permettant de définir un itinéraire intérieur. Cette pratique rappelle le romantisme allemand que son activité de traducteur avait rendu familier au poète vaudois. L’œuvre de Roud, essentiellement de prose lyrique, nous dit cette communication entre le moi et le monde qui l’entoure. Le lecteur y rencontre des personnages comme le moissonneur, le laboureur, le faucheur, le paysan, dont les activités se répètent. Il fait également la connaissance du poète qui apparaît sous la figure de l’errant, du rôdeur, autrement dit d’un marginal. Il est celui qui a dit « adieu » à la vie des autres en raison de sa différence. C’est là le propos d’Adieu. Exilé du monde, le poète dira sa solitude, rendra compte de cette vision fugitive de l’éternel, de ce paradis que seule la poésie est à même d’évoquer.

Gustave Roud tient un journal parallèlement à toute son activité poétique. Les différents supports qui constituent ce Journal, ainsi que ses divers modes de notation, attestent l’hétérogénéité de la pratique diaristique du poète vaudois. L’écriture se développe tantôt de manière suivie, dans des cahiers ou dans des agendas ; tantôt elle est le résultat de notes prises sur le vif, que le poète a l’habitude de consigner dans des carnets ou des bloc-notes, de manière à saisir le réel, à capturer le moment et le lieu où il se trouve. Les notes rappellent alors les faits. « C’est une grande erreur de ne rien noter […], sachant la paresse d’une mémoire vieillissante. Deux, trois mots, rien de plus peut-être, et quelque chose d’important (dans l’immédiat ou le futur) eût été “sauvé” par ce rappel. Tant de choses ne demanderaient qu’à resurgir, mais où repêcher ce qui s’est englouti sans traces ? » (Ibid., p. 121).

Les notes, reprises, parfois commentées, dans des cahiers, permettent également au poète de se souvenir de l’état de vie intérieur dans lequel il se trouvait au moment où elles ont été consignées ; elles ont alors une fonction beaucoup plus profonde : « (je transcris les notes suivantes, prises sur des feuillets épars – non pour leur contenu, ce vide bégaiement, mais afin qu’un jour mon atroce dispersion de ces mois me soit encore sensible.) » (Ibid., p. 121). Ailleurs encore : « […] ces notes n’auront pas été tout à fait inutiles ; elles m’aident à percevoir les rythmes réguliers de ma vie, les grands rythmes profonds que les quotidiens et superficiels mouvements d’esprit rendraient insaisissables à ma mémoire infidèle. » (Ibid., p. 198). La note apparaît alors comme un baromètre de l’âme.

Hétérogène, le journal l’est également dès lors qu’il est considéré dans sa durée, à savoir les 60 années qu’il couvre. Sa tenue n’a pas été régulière de bout en bout et a fluctué en fonction des activités et des obligations de l’auteur. La première décennie, par exemple, est plus abondante sur le plan diaristique que ne le sont les années qui suivent (1928-1932), période féconde sur le plan littéraire et durant laquelle Roud s’investit beaucoup dans ses fonctions de secrétaire de la revue Aujourd’hui. De la même manière, durant les années 1940 et 1950, les activités du poète sont multiples (plusieurs traductions, sollicitations fréquentes dues à sa notoriété), ce qui a pour effet d’entraver la tenue régulière du journal, de réduire le nombre de notes annuel. À partir des années 1960, Roud décide de reprendre les habitudes des premières années afin de redonner un nouveau souffle à son écriture ; pour ce faire, il s’imposera une régularité dans sa pratique diaristique d’une part. Par ailleurs, autant que faire se pourra, il repartira sur les chemins du Haut-Jorat, parfois guidé par des notes anciennes.

Le quotidien n’est pas absent du Journal de Roud, qu’il s’agisse de soucis domestiques ou d’événements familiers. Le poète évoque également des rencontres, celles d’amis ou de connaissances comme C. F. Ramuz, Edmond Jaloux, E.-H. Crisinel, Jacques Chessex, Francis Ponge ou encore le peintre René Auberjonois. Il est aussi question de ses lectures ; certains noms reviennent souvent : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry, Claudel, saint François d’Assise, ainsi que Francis Jammes, Proust et, pour la littérature romande, Pierre-Louis Matthey et bien sûr C. F. Ramuz. Il convient également de mentionner les allusions aux lectures des journaux de Maurice de Guérin et d’August von Platen (1796-1835). Le Journal de Gustave Roud est aussi un atelier, le lieu où le poète mène une réflexion quant à son œuvre et où il ira puiser des notes qui sont en fait les germes, les premiers crayons de textes futurs. Enfin, le rapport du moi au monde, complexe s’il en est et essentiel à l’œuvre de Roud, occupe bien sûr une place de premier plan dans le Journal. Le lecteur y découvre un moi souffrant, angoissé, condamné à vivre dans la solitude en raison de son altérité qui n’est autre que sa qualité de poète. Quand bien même cette différence peut être perçue positivement (« Différence : mère de la poésie. » [Ibid., p. 170]), elle n’en demeure pas moins douloureuse : « Je l’ai dit déjà voici bien des années : ma seule raison de vivre (source vivante d’inspiration) est ce qui précisément me tue. » (Ibid., p. 840). La différence, c’est également l’homosexualité de Roud à laquelle ce dernier n’a pas pu laisser libre cours, compte tenu du discrédit moral et social dont elle faisait l’objet à l’époque. Elle aussi aura pour conséquence de contraindre le poète vaudois à une solitude douloureuse. Les notes du Journal apprendront en outre au lecteur à quel point le poète était exigeant par rapport à lui-même et soucieux de cultiver sa vie intérieure. Cette écriture qui accorde une large place à l’introspection n’est pas étrangère à un héritage protestant et rappelle la tradition piétiste.

Le Journal de Gustave Roud a été édité à trois reprises. La première publication, que l’on doit à Philippe Jaccottet, date de 1982 (Éditions Bertil Galland). Le texte de la deuxième édition, beaucoup plus complet, a été établi et annoté par Anne-Lise Delacrétaz et Claire Jaquier ; il a paru aux Éditions Empreintes, en 2004. Enfin, la troisième édition constitue le tome 3 des Œuvres complètes de Roud ; ses textes ont été présentés, établis et annotés par Alessio Christen.

Les documents originaux qui constituent le Journal se trouvent, pour la plupart, dans le fonds Gustave Roud du Centre des littératures en Suisse romande (CLSR) de l’université de Lausanne.

Bibliographie

« Site de l’Association des Amis de Gustave Roud », sans date.
Jaccottet Philippe, Gustave Roud, Paris, Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui », 2002.
Jaquier Claire, « Gustave Roud », dans Histoire de la littérature en Suisse romande. T. 3 : De la Seconde Guerre aux années 1970, Lausanne, Payot, 1998, p. 109-121.
Jaquier Claire, Gustave Roud et la tentation du romantisme : fables et figures de l’esthétique littéraire romande, 1930-1940, Lausanne, Payot, 1987.
Roud Gustave, Œuvres complètes, Daniel Maggetti et Claire Jaquier (éd.), Chêne-Bourg (Suisse), Zoé, 2022.

Auteur(s)

  • Jean-Jacques Queloz

Pour citer cet article

Jean-Jacques Queloz, « Roud, Gustave », dans EcriSoi, « Dictionnaire en ligne », 2026, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/bibliotheques/dictionnaires/6a2054928f775e89bfcd86aa, page consultée le 1 novembre 2026.

Publication : 2026


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