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Mémoires d’enfance : usages du récit d’enfance dans les récits de parcours politiques

L’article a été publié initialement en 2004 : Jean-Louis Jeannelle, « Mémoires d’enfance : usages du récit d’enfance dans les récits de parcours politiques », Romanesque, « Récit d’enfance et romanesque », dir. Alain Schaffner, Amiens, Centre d’études du roman et du romanesque de l’université de Picardie, 2004, p. 181-203.


« Imagine-t-on une enfance à Saint-Just ou à Lénine1 ? » C’est la question – rhétorique – que Roland Barthes pose en 1977 dans sa préface au Refuge et la source de Jean Daniel afin de souligner la singularité de ce récit. Bien que sa profession le conduise à se consacrer entièrement à l’actualité, Jean Daniel a, en effet, su retrouver l’inflexion de son enfance et rendre compte d’un temps qui ne s’inscrit pas dans la sphère sociale et politique :

En somme, Jean Daniel a compris que, dite d’une certaine façon (la sienne), l’enfance est hors temps : c’est une utopie du temps, une "uchronie" ; ou encore, c’est un âge, non au sens physiologique mais au sens mythique du terme. Cet âge est ici ancré dans une société bien définie (et bien restituée), mais en même temps il est libre – libéré de toute détermination –, et c’est en cela qu’il emporte, séduit, fait envie. J’ajoute : c’est en cela aussi qu’il fait penser (rend pensif)2.

L’enfance est un temps situé en dehors chronologie historique et Régis Debray dévoile l’un des présupposés des Mémoires, et plus généralement des récits de parcours politique, lorsqu’il déclare dans le premier chapitre de Loués soient nos seigneurs : « C’est à la fin 1965 que commence ce récit. Naître à l’Histoire vingt-cinq ans après sa naissance dispense d’avoir à s’étendre sur le fœtus qu’on fut avant3. » Brusque congédiement de l’enfance, renvoyée à un temps où le sujet, informe et sans intérêt autre qu’égoïste, pèse de peu de poids face au spectacle de l’Histoire pour un jeune homme qui s’apprête accéder au cercle si prisé des soldats de la Révolution.

En 1967, Malraux avait déjà donné dans les Antimémoires toute sa signification à ce rejet du temps qui précède l’entrée dans la vie civile et professionnelle. Il y opposait dans un court avant-propos deux grands modèles de récits de soi : en premier lieu, les confessions qui répondent à l’obsession de la sincérité devenue, « depuis Rousseau, une matière privilégiée de la littérature4 » et où l’enfance fait fonction de voie royale de la connaissance de soi ; en second lieu, les témoignages sur des événements historiques, dont les Mémoires de guerre du général de Gaulle sont peut-être, au xxe siècle, l’exemple le représentatif. Naturellement peu porté aux charmes ambivalents de l’introspection et de l’aveu, Malraux lance dès les premières lignes des Antimémoires une véritable fin de non-recevoir : « Réfléchir sur la vie – sur la vie en face de la mort – sans doute n’est-ce guère qu’approfondir son interrogation. […] En face de cette question, que m’importe ce qui n’importe qu’à moi ? Presque tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne5. » Assertion risquée en un temps où le discours psychanalytique est tout puissant ! Malraux n’hésite pas à défier les présupposés sur lesquels repose la vulgate psychologique de son époque et à assumer ce qui paraît bien être l’une des constantes du genre des récits de parcours politiques en évitant toute révélation sur son enfance.

Avec les Antimémoires, Malraux renouvelle une longue tradition littéraire et historique consacrée à la propagation de l’image du grand homme, de l’acteur d’événements d’ampleur nationale. La culture rhétorique fournissait un cadre extrêmement cohérent à la conservation et à la diffusion du souvenir de ceux dont les faits et gestes étaient jugés mémorables : portraits, vies, discours, œuvres théâtrales ou récits historiques concourraient à l’entretien du souvenir des hommes que leur destin situait sur la scène de la vie collective. Avec l’avènement de la République, ce modèle, bien que transmis longtemps encore par l’institution scolaire, tend à se dissoudre peu à peu : la démocratie obéit au principe de la représentation et non plus à celui de la transmission, propre au régime monarchique, ou à celui de la conquête, qu’illustre le régime impérial. La vie politique a largement étendu ses ramifications, l’exercice du pouvoir a perdu une partie du prestige qui lui était accordé, le théâtre du mémorable s’est peu à peu effacé au profit de l’avènement d’une culture démocratique, dont l’individu occupe la place centrale6. Les Mémoires n’en restent pas moins un modèle prégnant des récits de vie et servent aujourd’hui encore à la mise en scène des existences consacrées à la conquête et à l’exercice du pouvoir. Or on constate que, malgré l’impératif d’une économie narrative visant à l’efficacité, les hommes politiques qui prennent la plume – directement ou par procuration – osent de plus en plus souvent évoquer ce temps « uchronique » de l’enfance. Soucieux de donner corps à une identité jugée trop rigide, trop monumentale ou à l’inverse trop affairiste, les individus qui se consacrent aux affaires politiques se donnent la possibilité d’intervenir sur la représentation qu’ils livrent de leur action dans le cours de l’Histoire en évoquant un temps situé en dehors de la sphère publique.

Nous voudrions réfléchir à la place – certes limitée, mais d’autant plus significative – de l’enfance dans certains récits de parcours politiques. L’examen de quelques textes qui se singularisent par la place qui y est accordée à cette séquence narrative nous permettra de voir dans quelle mesure l’évocation de l’enfance permet de sortir les témoignages historiques de l’ornière de la langue de bois politique ou de l’impasse du plaidoyer pro domo. L’enfance ouvre un temps antérieur à l’engagement dans le domaine public, un temps où rien n’est encore joué, où toute découverte, tout acte, toute opinion peut se voir investi d’une grande signification et offrir ainsi une nouvelle perspective sur le temps de l’Histoire lui-même.

Nous ne traiterons pas ici des cas, relativement fréquents dans les récits de parcours politiques, où un auteur ouvre son texte sur la peinture stéréotypée d’une enfance radieuse, source de souvenirs émus et de vertus héritées. Trois cas relèvent de cette forme standardisée : le premier est bien sûr celui du récit d’enfance enchanté et enchanteur, n’ayant qu’une fonction récréative et jouant le rôle d’une captatio benevolentiae7. Le second cas concerne les hommes politiques soucieux d’affirmer une appartenance communautaire et de mettre en évidence la permanence des racines qui les lient à une nation ou une région, envisagées à travers le filtre enjolivant d’une enfance heureuse. Ce modèle a connu un certain succès parmi les militants de gauche : l’enfance y est peinte à la fois comme un temps d’épreuve – préparant ainsi à la prise de conscience politique qui justifiera l’engagement révolutionnaire – et comme un temps exemplaire, où l’auteur a hérité des vertus dont il se veut à son tour porteur. Fils du peuple publié par – il serait plus exacte de dire sous le nom de – Maurice Thorez en 1937 en donne un bon exemple8. Le troisième cas est lié au développement, à partir des années 80, d’un modèle de récit de parcours politique sacrifiant à l’exigence d’individualité et de transparence qui régit les sociétés occidentales contemporaines : influencés en ce sens par les médias, les textes concernés font de l’enfance un temps de gratuité où la personnalité privée de l’homme politique se dévoile dans ce qu’elle a de plus intime – sans qu’il ne se produise, bien sûr, aucune révélation ni aucun bouleversement dans le canon du récit attendu9.

De tels usages du récit d’enfance ne nous paraissent pas offrir de véritable intérêt. Ils ne font que confirmer le statut secondaire accordé à ce temps de l’existence, présenté sous une forme très stéréotypée, souvent idéologiquement marquée ou introduit à titre de séquence narrative apéritive, servie aux lecteurs avant d’en venir aux choses sérieuses. L’enfance n’en paraît pas moins entretenir de très lointains rapports avec la sphère du politique. Un article de François Mauriac, intitulé « Surimpression (Le général de Gaulle à Bordeaux) » et recueilli dans les Mémoires politiques, en donne une belle illustration : rendant compte en mai 1947 d’un discours prononcé par de Gaulle à Bordeaux, l’écrivain dresse la stature de l’ancien chef de la France libre, « personnage de l’Histoire vivante », se détachant « en surimpression sur un Bordeaux anéanti10 ». Malgré l’importance de l’orateur, l’esprit de François Mauriac est pris par le défilé du « diorama » de ses souvenirs de la ville où il a grandi ; il se remémore son ami André Lafon, aujourd’hui oublié, pendant qu’à quelques mètres de lui « un grand vivant commente l’Histoire », et s’en justifie par ces mots : « Nous, les écrivains, nous sommes par vocation les mémorialistes des destins éphémères et oubliés. Nous sommes les historiens de la poussière et de la cendre11. » À la surimpression du grand homme répond le théâtre intérieur des souvenirs :

Me voici revenu à mon point de départ […]. Seul demeure un enfant amer à qui je demande à voix basse si c’était bien cela qu’il attendait de son destin, cela qu’il est devenu… Quelqu’un me touche le bras, c’est un vivant : André Malraux. Je lui montre d’un geste la courbe du fleuve, les coteaux que le soleil embrase. "Il s’agit bien de paysage !", me dit-il d’un air irrité. Et il me ramène de force dans cette vie qui n’est pas la vie12.

Entre les ombres d’un passé auquel François Mauriac à consacré une grande partie de ses récits autobiographiques et les vivants de grande stature qu’incarnent le général de Gaulle et André Malraux, tous deux futurs mémorialistes, tout entiers attachés à restituer le seul spectacle de l’Histoire, l’écrivain-journaliste apparaît dans ce très bel article comme un homme partagé entre les deux pôles les plus opposés de l’écriture personnelle, divisé par les sollicitations d’un enfant qu’il fait juge de son destin et les impératifs du présent qu’il a pour fonction de commenter. L’essentiel tient à l’opposition qu’il établit entre la vocation propre aux écrivains, « historiens de la poussière et de la cendre », et la mission dont le général de Gaulle a la charge depuis le geste du 18 juin 1940. S’il est encore possible à François Mauriac, malgré sa fonction de témoin de la vie politique et culturelle nationale, de faire retour sur son passé comme dans Commencements d’une vie ou Mémoires intérieurs, qu’en est-il de ce grand vivant qu’est l’acteur d’événements historiques ? Imagine-t-on une enfance au général de Gaulle ?

Les Mémoires de guerre offrent l’exemple d’un traitement du temps de l’enfance absolument unique. De Gaulle n’écrit qu’afin de témoigner de sa guerre. Il n’y est question, selon la formule d’André Malraux, que du « personnage symbolique qu’il appelle de Gaulle » et nullement de « Charles13 », qui ne paraît jamais, ou qui paraît tout du moins très rarement. Car le général, qui évoque rapidement à plusieurs reprises les circonstances de sa vie privée ouvre bien son témoignage historique sur quelques paragraphes traitant de son enfance et de sa jeunesse. Après deux pages, le jeune homme fait déjà son entrée dans l’armée et le récit de sa carrière prend la forme d’un curriculum vitae qui laisse très vite place à une analyse de l’état des forces armées dans les années trente. La cause semble être entendue : un voile pudique est posé sur le moi privé ; nous n’aurons accès qu’à la personne publique.

Pourtant, une telle interprétation nous conduit peut-être à faire trop de cas des attentes d’un lecteur formé au modèle générique de l’autobiographie. De Gaulle ne tait ni son enfance, ni sa jeunesse, même s’il n’y aurait, pour lui, pas de sens à les envisager comme des périodes distinctes dans sa vie, qu’il s’agirait de raconter pour elles-mêmes. Le mémorialiste nous parle d’emblée de « toute [sa] vie ». L’histoire qu’il va raconter n’a pas pour objet de nous dévoiler progressivement sa personnalité. Son existence est rassemblée sous le signe d’une seule détermination qui le rend immédiatement présent ; de prime abord, le voici en pied, entièrement décrit par cet unique, et célèbre, trait : « une certaine idée de la France14 ». Ce principe premier, véritable imaginaire patriotique d’une France idéalisée, détachée de ses avatars phénoménaux15 et imposant un modèle de comportement – la grandeur –, se trouve à l’origine de tout le récit mémorial. Avant toute caractérisation physique ou psychologique, avant tout déterminisme social ou familial, avant tout souvenir personnel de ce temps de formation, de Gaulle évoque une abstraction, une entité transcendant toute incarnation historique et destinée à occuper dans le texte le rôle actantiel le plus important. Aux fondements des Mémoires de guerre, il y a cette relation duelle, ce rapport exclusif de tout autre entre le mémorialiste et la France. L’ensemble du récit s’inscrit dans le cadre de cette proclamation de foi16.

De Gaulle n’évoque le temps de l’enfance qu’en tant qu’il lui permet de mettre en place la matrice sur laquelle va reposer l’ensemble de son récit, afin d’en subordonner le déroulement chronologique au seul rapport d’attachement entre sa figure mémoriale et l’entité « France ». Le texte s’ouvre ainsi sur l’évocation d’un rapport d’exclusivité annonçant le schéma auquel le mémorialiste a obéi toute sa vie durant, une sorte de conte de fée dont son enfance aurait été bercée : à l’espoir des « succès achevés » de la France, cette « princesse des contes » ou cette « madone aux fresques des murs », succède le temps des « malheurs exemplaires ». Les Français font preuve de « médiocrité » ; des « ferments de dispersion17 » menacent l’unité du pays et provoquent une dégradation, qui rend alors inévitable le recours à une vaste entreprise permettant de restaurer la grandeur naturelle de la nation. Ce schéma très simple, livré sous sa forme la plus condensée et la plus épurée, pose les trois temps fondamentaux de la grammaire du récit gaullien : la chute du pays – qui se traduit en un appel s’adressant à de Gaulle –, l’unité autour de l’autorité du général et le salut pour l’ensemble de la nation rassemblée. Le temps, les faits et les personnes trouveront place, par la suite, dans ce cadre d’intelligibilité du réel historique.

Il suffit de ce premier paragraphe, devenu pour cette raison même extrêmement célèbre, pour saturer entièrement le récit à venir, poser le plan auquel obéira tout le déroulement narratif et susciter un effet de prédestination : les événements qui nous seront rapportés et dont les lecteurs ont très vraisemblablement une connaissance préalable minimale, vont confirmer ce que la relation d’attachement unique semble annoncer. La prééminence accordée à l’amour patriotique, évoqué avant tout attachement familial, prédispose de Gaulle au destin qui a été le sien : la guerre, puis l’aventure de la France libre surviennent en quelque sorte en réponse au désir de grandeur, présenté comme le déterminant psychologique fondamental du mémorialiste. L’essentiel pour de Gaulle est d’effacer soigneusement toute idée de formation ou d’évolution de son identité. Jouissant d’un ethos préalable unique en tant maître d’œuvre de la Libération national, il entend se montrer aux Français dans sa complétude. Son identité ne semble avoir été soumise aux aléas d’aucune évolution et n’être déterminée par aucun des facteurs qui interviennent dans la constitution d’une personnalité. Elle existe comme une totalité gouvernée par une seule intention patriotique, présentée comme un donné, une sorte d’axiome du récit mémorial.

Lorsque de Gaulle évoque le processus d’évolution, c’est par conséquent pour désigner cette foi qui a pour objet la France et qui « a grandi en même temps que [lui] dans le milieu où [il est] né18 ». Le développement de l’enfant n’est rapporté qu’en fonction des progrès de son attachement patriotique. Un double héritage – rationnel et narratif du côté paternel, passionnel et lacrymal du côté maternel – vient distiller chez le jeune homme une passion pour l’Histoire, seul véritable objet de projections affectives. « Mes trois frères, ma sœur, moi-même, avions pour seconde nature une certaine fierté anxieuse au sujet de notre patrie19. » Ce que recouvre cette seconde nature de l’amour patriotique n’a aucune réalité puisque toute l’histoire de la figure mémorielle se résume à son attachement pour ce seul objet. Les étapes du développement personnel sont projetées sur la sphère publique et se moulent sur les événements historiques : la guerre de 1870-1871, vécue à travers la blessure du père et l’émotion de la mère devant la capitulation de Bazaine, constitue le véritable socle de toute la personnalité du jeune Charles. Son roman familial est en réalité un roman national et patriotique qui le conduit à suivre toutes les circonstances de la vie politique et militaire de la France et à modeler son destin personnel sur le destin collectif. L’entrée dans l’armée n’a besoin d’être justifiée par aucune explication ou aucune inclination. Elle apparaît comme le seul lieu où peut se vivre l’aventure de la guerre.

De Gaulle, en confondant son histoire personnelle avec la sphère des événements publics, écrit le récit de la vocation d’un destin historique, là où l’autobiographie nous a habitués à attendre le récit d’une formation psychologique. Tout est destiné à faire naître le sentiment d’une certaine prescience : « […] je ne doutais pas que la France dût traverser des épreuves gigantesques, que l’intérêt de la vie consistait à lui rendre, un jour, quelque service signalé et que j’en aurais l’occasion20. » L’enfance est un temps de l’attente, une préparation à son destin national vécue comme un devoir. Les souvenirs dont de Gaulle fait état ne concernent par conséquent que le domaine collectif ; ils n’ouvrent à aucune dimension personnelle et son identité ne semble passer par aucune étape, ne jamais connaître la dialectique de la faute et du pardon, de l’erreur et de la prise de conscience, de la connaissance partielle et de l’acquisition du savoir. Elle n’est l’objet d’aucune véritable mutation, puisqu’elle se présente, dès le début, comme tendue vers l’attente de la guerre compensatrice. On remarque l’absence de véritables marqueurs chronologiques : l’enfance, l’adolescence appartiennent à un temps en suspens, où l’existence privée ne s’est pas encore insérée dans la trame de l’Histoire et ne nécessite par conséquent pas de plus grande précision. La figure du mémorialiste en tire une très grande cohérence. Tout ce qui surviendra par la suite répondra à une attente première et les événements paraîtront correspondre à une vocation, les choix et les actes être motivés par une mission. Le sujet gaullien, qui ne rapporte aucun manquement ou aucune faiblesse d’ordre personnel, qui ne connaît de « préparation » que lorsqu’il s’agit de sa formation d’officier21, et qui apparaît entièrement tourné vers la vie de la collectivité, est dès les premières pages de son récit prêt à affronter les faits marquants de sa biographie.

On ne peut imaginer une plus grande saturation du sens accordé au temps de l’enfance. Remarquons que les deux paragraphes que de Gaulle consacre à cette période de son existence n’étaient pas nécessaires dans le cas de Mémoires ayant trait aux événements de 39-45. L’auteur parvient pourtant à donner à ce temps de l’avant une fonction tout à fait exemplaire en esquissant le portrait d’un enfant déjà tout entier préparé au sort qui l’attend. Aucun temps mort, aucun à-côté, aucun secret à dissimuler dans cette enfance. Loin de recéler les charmes ou les peurs qui lui sont traditionnellement attachés, celle-ci est chargée d’une signification tout à fait exceptionnelle : le petit « Lillois de Paris22 » est placé sous le signe d’une véritable élection, conscient dès les premiers temps de son existence de la mission dont il se verra un jour confier la charge – ou dont il s’attribuera l’exclusive responsabilité, c’est toute l’ambiguïté.

Avec de Gaulle, nous tenons l’une des limites de la place qui peut être impartie au récit d’enfance dans une œuvre consacrée à un parcours de ce type. Sans être ignorée, comme c’est le cas dans la plupart des Mémoires consacrés à la guerre, à des événements historiques précis ou encore à une carrière politique ou diplomatique, l’enfance y est entièrement privée de l’imaginaire qui depuis plus de deux siècles donne sa spécificité à cette période de la vie ; tout y est investi des sentiments et des motivations qui seront mis en œuvre au moment de l’effondrement national de mai-juin 1940. Elle n’a pour seul intérêt que de valoir comme récit de prédestination.

Les mémorialistes peuvent cependant accorder à leurs premières années une place plus importante et prendre goût à en reconstituer les circonstances. Bien qu’encore peu au fait des affaires publiques, il arrive, en effet, que les enfants se trouvent être les témoins d’expériences chargées d’un savoir de grande portée politique. Trotsky, dans Ma vie23, avait ainsi consacré une longue partie de son récit à son enfance. Prenant acte de l’évolution générale des modes d’écriture des récits de soi et de l’influence exercée par l’autobiographie, il avait, malgré « la contradiction qui existe entre ces deux mondes différents », pris le risque d’un récit d’enfance où le caractère du révolutionnaire percerait : « […] je tenterai de raconter d’une façon un peu détaillée mon enfance et mes années d’école, sans chercher à deviner et à résoudre d’avance, sans vouloir rattacher les faits à des généralisations conçues a priori, – c’est-à-dire tout simplement en narrant comment les choses se sont passées et ce que ma mémoire a conservé de ce temps-là24. » Ce faisant, Trotsky assumait deux risques majeurs pour le récit d’une vie de révolutionnaire : tout d’abord, le risque de la gratuité. L’évocation d’une période entièrement détachée de la sphère du collectif et où le temps s’étire au gré d’occupations sans véritable valeur sociale ouvre la porte à des anecdotes rapportées pour le simple plaisir de la remémoration et qu’on ne peut « rattacher » directement au récit de la vie adulte, gouvernée par des principes, des généralités sans commune mesure avec les préoccupations de l’enfance. Le second risque est celui d’un privilège excessif accordé à la psychologie. Trotsky reconnaît que « l’intérêt que l’on porte aux biographies et aux autobiographies de ceux qui, par suite de telle ou telle circonstance, ont occupé une place un peu plus étendue dans la vie sociale » tient au fait que leur individualité semble souvent percer dès l’enfance « par des voies secrètes25 ». Mais l’examen des profondeurs de la psychologie individuelle fait courir le risque de saper les fondements sur lesquels l’identité d’un homme d’action repose : l’affirmation des principes politiques et idéologiques qui dirigent son existence.

Comment raconter une enfance digne de l’ethos d’un révolutionnaire ? Comment raconter cette période de l’existence, devenue un moment obligé de toute autobiographie, dans un récit qui repose sur l’évocation d’une identité pleine, soutenue par des convictions idéologiques directrices de l’ensemble d’une vie ?

La réponse la plus riche nous semble avoir été apportée par Victor Serge. Celui-ci choisit dans Mémoires d’un révolutionnaire, d’évoquer assez longuement son enfance et d’y voir un temps d’initiation à son parcours idéologique futur. Pas de vertes enfances dans les textes de Victor Serge ; les anecdotes n’y sont pas racontées par complaisance ou dans un but d’auto-analyse. Tout y est destiné à préparer l’affirmation d’un engagement politique. Du moins est-ce l’occasion de décrire l’enfance de l’un des professionnels de la Révolution les plus fascinants de ce siècle.

Chacune des séquences qui composent traditionnellement un récit d’enfance est ainsi révisée par Serge. Il suit les principaux passages obligés, mais pour en faire autant d’étapes dans la découverte de son destin d’organisateur de la subversion politique. Les thèmes classiques des jeux d’enfance, des premières punitions ou des premiers émois sensuels ne sont pas abordés pour eux-mêmes ; ils constituent des stades dans la formation de la personnalité du mémorialiste. Serge met en relief, par des procédures de cadrage de chacune des séquences du récit d’enfance, la portée symbolique des événements rapportés : tous doivent annoncer l’ethos mémorial du révolutionnaire, se situer dans la perspective de la figure d’autorité idéologique que l’auteur vise à donner de lui-même dans son texte. Les éléments sélectionnés ne livrent rien d’une psychologie qui émergerait progressivement, au gré des accidents survenus et des choix faits par l’individu. Ils obéissent à une économie très stricte : présents en nombre limité, ils visent à construire peu à peu la figure qui régira tout le texte mémorial.

Victor Kibaltchitch naît d’un sentiment d’indignation, d’une impression d’injustice profonde. Avant même d’évoquer sa naissance, il décrit l’aversion qu’il éprouvait à l’égard des nantis de l’existence. Mêlant les deux registres de la métaphysique et de l’idéologie, il se décrit, ouvrant les yeux sur un monde où les hommes, ignorant de leur état, font de la prison qu’est l’existence un monde dans lequel ils s’installent confortablement.

Déplaçant l’événement de sa naissance, Serge choisit de traduire, par l’incipit des Mémoires d’un révolutionnaire, son intention de ne raconter cette période de la vie qu’en tant qu’elle manifeste en quelque sorte une personnalité prédéterminée :

Dès avant même de sortir de l’enfance, il me semble que j’eus, très net, ce sentiment qui devait me dominer pendant toute la première partie de ma vie : celui de vivre dans un monde sans évasion possible où il ne restait qu’à se battre pour une évasion impossible26.

La locution prépositive « dès avant » coupe court à toute véritable exploration des limbes de son existence ; les premiers temps annoncent une identité définie par une prise de conscience. Le texte s’ouvre sur l’affirmation d’une lucidité, d’un sentiment « très net » qui oriente le récit d’enfance en direction, non pas d’un temps privilégié, mais d’un portrait moral. À l’origine, donc, non pas un récit de naissance, mais la cellule. C’est la prescience d’un destin voué à l’emprisonnement, en Europe ou sous Staline, qui ouvre le texte. Serge pose, d’emblée, la matrice de l’ensemble du texte : la prison est à la fois le lieu d’enfermement par lequel l’univers bourgeois réprime l’activité révolutionnaire, et plus largement, le motif désignant la conscience d’un état de domination, de captivité. L’existence est envisagée comme un état de réclusion imposant la nécessité de lutter.

Non content de repousser le moment de sa naissance par cette prolepse, Serge déplace à nouveau l’origine de son identité civile en recourant à une longue analepse, ajoutant au récit mémorial un nouveau début, où se trouvent réunis tous les ingrédients du roman classique : « Le 1er mars 1881, neuf ans avant ma naissance, par un jour de neige claire, à Saint-Pétersbourg, une jeune femme blonde au visage volontaire, qui attendait au bord d’un canal le passage d’un traîneau escorté de cosaques, agitait tout à coup un mouchoir27. » Comme chez Balzac, la réunion d’une date, d’un lieu et d’un personnage dont les actes ne nous sont pas immédiatement compréhensibles suffit à créer une atmosphère romanesque propre à restituer l’imaginaire qui imprègne les récits du père de l’auteur, Léon Ivanovitch Kibaltchitch. La conscience politique du jeune Kibaltchitch a, en effet, pour fondement sa « formation de fils d’émigrés révolutionnaires jetés dans les grands villes d’Occident par les premiers ouragans des Russies28. » Cet héritage que lui transmet son père marque son destin et le situe dans une tradition qu’il perpétuera en se consacrant à la construction de l’U.R.S.S.

C’est après avoir rapidement évoqué sa mère, que Serge écrit, au détour d’une ligne : « Je naquis par hasard à Bruxelles, sur les routes du monde29 […]. » Omettant de préciser la date de sa naissance30, Serge confie les éléments qui définissent son identité civile – date, nom et lieu de résidence – au hasard d’une vie destinée d’emblée à l’errance du révolutionnaire professionnel, que n’enferme aucune identité et aucune nationalité fixe. L’acte de naître ne touche donc pas aux circonstances contingentes que retient l’état civil, mais à des éléments plus fondamentaux. Loin de voir dans l’enfance ce monde différent que Trotsky prenait le risque d’explorer, Serge y voit une époque d’où subsistent les signes marquant sa vocation de révolutionnaire. Aux origines de la figure du mémorialiste que dessine ce texte de Victor Serge, nous trouvons un petit garçon qui « accumul[e] dans [sa] mémoire enfantine les images du monde31 », qui se nourrit des procès, des exécutions, des évasions et des « grandes idées » dont parlent les grandes personnes qui l’entourent.

S’il ne connaît rien des jeux et des joies de l’enfance, Victor Kibaltchitch traverse les étapes par lesquelles se forme une conscience morale. Cette séquence attendue dans tout récit d’enfance subit ici un traitement complexe, révélateur des contradictions qui parcourent tout le premier chapitre : il s’agit, pour Serge, de décrire ce temps de formation comme préparant à la condition de révolutionnaire, sans laisser au récit la possibilité de se développer sous forme d’anecdotes qui exploreraient la psychologie de l’enfant pour elle-même.

Un épisode, que nous appellerons « l’épisode du Malfaiteur », fait exception : rompant entièrement avec l’ensemble du chapitre, il a été supprimé dans la version dactylographiée revue et corrigée par Victor Serge après la guerre32. Dans la marge, le mémorialiste a écrit : « Réserver ». C’est en effet qu’une importante réserve pèse sur ce passage, tout entier parcouru par le souvenir du célèbre récit du ruban volé qui pousse Rousseau à dénoncer injustement une jeune cuisinière, Marion. Comme l’auteur des Confessions, Victor Kibaltchitch s’apprête à avouer les fautes dont il s’est rendu coupable, à rendre compte de ce qui a métamorphosé un « enfant très aimé, le premier-né » en « enfant-scélérat ». Le choix de la troisième personne confirme l’impression de dédoublement qui atteint alors l’enfant et le pousse à commettre, pendant des années, toutes sortes de méfaits, « comme s’il eût voulu se venger de l’univers, et d’abord, le plus cruellement, de ceux qu’il aimait33. » Un nouveau crime survient, sa mère lui reproche sa conduite, et l’enfant résout le conflit en dénonçant Sylvie :

Sylvie était une grande cousine adolescente, adoptée par mes parents, qui vivait avec nous, blonde gracieuse aux yeux froids. J’avais accumulé tant d’observations, tant de preuves, avec une telle capacité d’analyse que ma démonstration implacable et sanglotante fut irréfutable34[…].

Comme chez Rousseau, c’est sur une jeune fille, « blonde gracieuse », qu’est rejetée la faute, afin d’éviter la condamnation. Mais alors que l’auteur des Confessions fait de ce mensonge la source d’une terrible culpabilité, Victor Kibaltchitch y voit la résolution du dédoublement qui faisait de lui un enfant-scélérat : « tout fut dit, fini irrévocablement dans la pleine confiance retrouvée35. » De manière plus surprenante encore, il présente cet épisode qui « marqua de fermeté [son] caractère » comme son « plus exaltant souvenir de tendresse36. » Bien loin d’attribuer son mensonge au désir inavoué pour la jeune Sylvie, le mémorialiste y décèle l’occasion d’une confiance retrouvée avec sa mère. Sans tenir compte de sa culpabilité à l’égard de la jeune fille, sans se préoccuper des faits, Serge va jusqu’à faire de son mensonge même une vérité : « Alors la vérité éclata entre nous parce qu’une sorte de force explosait en moi : “Mais ce n’est pas moi, dis-je, c’est Sylvie ! Je sais tout, tout37 !” » La rédemption survient, la confiance est rétablie et l’enfant est sauvé de son état de dédoublement, ayant appris que « deux êtres peuvent, d’un profond regard et d’une étreinte, se comprendre à fond et abolir le pire mal38. »

Nous voici à l’opposé de l’aveu de Rousseau ! Sa culpabilité était telle qu’il était conduit, dans Les Confessions, à justifier longuement ce crime, fondamental pour l’économie de son autobiographie, puisque l’autobiographe ajoutait, après avoir rapporté les faits : « Ce poids est donc resté jusqu’à ce jour sans allègement sur ma conscience, et je puis dire que le désir de m’en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j’ai prise d’écrire mes confessions39. » Bien loin de causer un conflit psychologique, le mensonge annule chez l’enfant toute tendance au mal. Le jeune « Malfaiteur » se réconcilie avec lui-même et vainc le dédoublement qui le menaçait : « J’avais tenacement résisté au mal et je m’en étais délivré40. » Cet aveu pourrait alors se lire comme une absolution définitive ; la culpabilité individuelle à la source des tensions psychologiques sur lesquels repose l’acte autobiographique est effacée dans la confiance retrouvée. L’expulsion de cette matrice du texte autobiographique est ainsi sanctionnée par la suppression de l’épisode, prévue pour la seconde édition des Mémoires d’un révolutionnaire. On comprend alors de cette manière l’ambiguïté du propos de Serge, au tout début de l’anecdote : « C’est sans doute entre six et huit ans que je devins le Malfaiteur – et cela devait m’inculquer une autre loi : tu résisteras. » Il s’agissait certes de résister au mal, mais non en un sens traditionnel, en se refusant au mensonge, mais en ne cédant pas à la spirale de la culpabilité et du remords. La résistance opposée aux affres du psychologique lors de ce petit événement pourra alors déboucher sur une autre résistance, cette fois de nature idéologique et politique.

Pourtant, Victor Kibaltchitch n’en a pas encore fini avec le remords. Certes, il prétend avant tout s’en tenir à un niveau qu’on pourrait qualifier de quasi-politique : il s’agit des règles de conduite, issues de ses conditions pratiques d’existence. Sa conscience politique naît de la découverte de sentences qui constituent une sorte de table des lois du dominé, une malédiction aux résonances bibliques qui semble faire de son destin de révolté une véritable fatalité : « Il me semble que si, dans ma douzième année, on m’avait demandé : qu’est-ce que la vie ? (et je me le demandais souvent), j’aurais répondu : je ne sais pas, mais je vois que cela veut dire : tu penseras, tu lutteras, tu auras faim41. » L’usage de l’irréel du passé marque le désir qu’a Serge de reconstituer ce qu’une conscience d’enfant ne peut formuler. La vie est placée sous le signe d’une condamnation présentée comme la récriture de la malédiction que Dieu lance contre l’homme, lorsqu’il l’expulse du Paradis dans le récit de la Genèse. Mais d’une malédiction qui donne comme premier commandement : « tu penseras », alors que c’est parce qu’il avait goûté au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal que l’homme est condamné, et dont le second commandement : « tu lutteras » se substitue à l’obligation de travailler qui est faite dans le récit biblique. La réflexion apparaît comme une condition de la lutte, la faim venant sanctionner la condition du maudit.

Car avant de pouvoir lutter, l’enfant fait précisément l’épreuve de la faim, qui éveille une culpabilité plus secrète et plus profonde que celle qu’avait effacée le pardon maternel. Laissé seul avec son cadet, le jeune garçon tente de pousser son jeune frère à se nourrir : « “Si tu ne manges pas, lui disais-je, tu vas mourir” ; mais je ne savais pas ce que c’était que mourir, lui non plus, cela ne nous effrayait pas42. » Au retour de leur père, il est trop tard, le petit Raoul meurt, provoquant chez son aîné une culpabilité qu’il tente de soulager en découvrant par lui-même les secours de la religion. Des vers de Sully Prudhomme qu’il apprend par cœur à cette occasion révèlent le poids qui pèse sur la conscience de ce jeune Caïn :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux,
Les yeux qu’on ferme voient encore43.

Dans les yeux des enfants pauvres, il retrouve son cadet, se prenant à détester la faim lente qui les condamne. Pourtant, la culpabilité qu’on peut deviner chez le jeune garçon n’est pas effacée, comme dans le précédent épisode de la dénonciation libératrice. Elle joue, au contraire, un rôle fondateur pour le jeune Victor Kibaltchitch en se transmuant en une promesse d’engagement politique en faveur de ces opprimés et en devenant un point de fixation de son destin de révolutionnaire : « Ils m’étaient ainsi plus proches que nuls autres, et je les sentais condamnés. Ce sont des sentiments profonds qui m’ont marqué. […] tout au long de la vie, il m’est arrivé de retrouver à des gosses sous-alimentés des squares de Paris, de Berlin et de Moscou, les mêmes visages condamnés44. »

Quel que soit l’intérêt du récit d’enfance, puis d’adolescence, par lequel Victor Serge reconstitue les circonstances l’ayant prédisposé à devenir un révolutionnaire professionnel, les premières années de sa vie ne sont pas explorées en tant que telles. Même si une telle séquence annonce la résistance que le révolutionnaire saura opposer aux mécanismes d’oppression sociale, elle ne suffit pas à faire de l’enfance un temps assez riche pour être envisagé dans la perspective d’un récit d’ambition politique ou historique. Une raison essentiels, nous semble-t-il, s’y oppose : les souvenirs d’enfance relèvent d’une mémoire privée, n’ayant de consistance que pour l’individu engagé dans un travail de remémoration. Le récit d’enfance soulève la question de ce que Paul Ricœur nomme dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli le « sujet d’attribution du souvenir », c’est-à-dire l’instance à laquelle peut être attribuée la capacité à se souvenir de soi45. Or c’est précisément le souvenir d’enfance que Maurice Halbwachs privilégie dans son grand ouvrage, La Mémoire collective, afin d’illustrer sa thèse de la nature collective de l’activité de remémoration. Pour le sociologue, dès qu’un enfant s’intéresse au monde qui l’entoure, il pense en commun avec les autres. Sa famille, les rapports institutionnels qu’il entretient, comme l’école ou les domestiques – l’ouvrage fut écrit avant la guerre –, constituent autant de cadres, autant de médiations par lesquelles il reçoit les influx du cours de l’Histoire. L’enfant vit les événements collectifs sans pouvoir en avoir encore une perception nette. Les conversations des adultes, les émotions collectives, la rumeur confuse qui l’entoure sont quelques-uns des supports sur lesquels sa mémoire individuelle prendra appui à mesure qu’il grandira. Se souvenir, c’est toujours se replacer dans un cadre collectif, un groupe dont le courant de pensée et d’expérience plus ou moins vivace permet à chacun d’ordonner le flux de ses impressions et de les articuler à toutes les représentations qui forment le fil de l’Histoire commune46. Paradoxalement, c’est peut-être dans le récit d’enfance, là où l’on attend l’expression du vécu le plus intime, qu’il est possible de mettre le mieux en évidence les facteurs sociaux, politiques et historiques à l’œuvre dans l’existence de chacun.

Ce ne sont pas chez les hommes politiques que nous trouverons la formulation d’une telle vue sur les premiers temps de la vie, mais dans un groupe de textes extrêmement retreint, renouvelant le récit d’expérience politique. En 1982, Paul Thorez, fils de « Maurice » et de « Jeannette », publie Les Enfants modèles, où il raconte son séjour à Artek, camp de vacances soviétique, réservé aux enfants méritants des classes dirigeantes. Retrouvant dans son adolescence l’expérience imaginaire de W ou le souvenir d’enfance, il décrit à travers les yeux d’un jeune garçon modèle le spectacle d’une colonie utopique, dont le fonctionnement obéit aux principes idéologiques d’une société idéale. Derrière l’image magnifiée que le système soviétique projette – écran tendu au monde extérieur afin de faire écran –, un apprentissage des réflexes de parti, des mensonges et du double discours ; une répression que l’adulte ne reconstitue qu’à travers une série de signes que l’enfance n’était alors pas en mesure d’interpréter. L’illusion communiste s’y dit, comme chez Perec, à travers le retour sur un fantasme d’enfance, ou plutôt d’une enfance située au point aveugle du fantasme de l’Histoire : « Ce microcosme du soviétisme, fondé comme lui sur les inégalités sociales, la hiérarchisation des privilèges, une mobilisation quasiment militaire, le mensonge d’un jargon stéréotypé, Artek, ce mirage qui m’avait trompé, avait aussi ancré en moi le besoin passionné d’un monde fraternel47. »

Lilly Marcou donne à son Enfance stalinienne une valeur encore plus exemplaire en décrivant le rapt de conscience que l’Histoire opère dans sa conscience d’enfant roumain à la fin de la Seconde Guerre mondiale :

L’histoire m’a donné rendez-vous très tôt. Je l’ai rencontrée sur mon chemin à l’âge de 5 ans, elle ne me manque plus quittée depuis. D’où ce rapport personnalisé que j’ai avec elle. Entrée dans ma vie quotidienne, elle a pénétré mes jeux, mes rêves et mes fantasmes d’enfant. Le grand chambardement de l’après-guerre a créé chez la petite fille que j’étais un traumatisme qui explique ma quête avide d’horizons nouveaux. D’où la place prépondérante occupée par les mythes sur ce terrain ravagé par le fascisme ; d’où cette détermination de tout changer48…

Spécialiste du communisme, Lilly Marcou se déprend à la fois de son savoir universitaire et du modèle traditionnel du témoin pour revenir aux racines mêmes de la mythologie stalinienne. Ayant vécu le nazisme en tant que juive et le stalinisme en tant que bourgeoise, elle se fait l’archéologue de son propre imaginaire, de son propre parcours psychologique et social afin de trouver les traces de l’Histoire sous les formes les plus tenues, mais aussi les plus authentiques. À l’origine de sa vocation professionnelle d’historienne, il y a cette expérience vive de l’Histoire, des événements vécus, des histoires véhiculées, de l’histoire enseignée et qui ne correspond à rien de ce qu’elle découvre à l’Ouest, mais qui a nourri sa passion politique. Le véritable récit politique est alors fonction de la capacité à évaluer le feuilleté des temps historiques, l’empilement des différents niveaux d’appréhension, sensible, imaginaire et intellectuel, de la réalité collective. C’est de cette manière qu’il est possible de mesurer au plus près le recouvrement des événements par les discours de justification :

Histoire conjoncturelle, histoire révisée, histoire superposée, celle qu’on vit, celle qu’on nous raconte, celle qu’on nous enseigne, celle qu’on étudie, celle qu’on décrypte : c’est à travers toutes ces histoires que j’aimerais naviguer pour percer la vérité, dans la mesure où il y a une vérité historique. Dans ce jeu de miroirs, entre le vrai et le faux, saisir la naissance des mythes et leur impact sur moi – un moi, produit d’une certaine génération – à un âge où tout marque et tout se fixe. Entre la recherche et le souvenir, entre le scientifique et l’imaginaire, arriverai-je à saisir la vraie histoire ? Le pari est pris49…

La mémoire est ici envisagée dans ses couches les plus profondes. Examinée par une historienne, elle livre le déroulement d’un processus d’adhésion idéologique que voilent généralement les autocritiques trop complaisantes. Comme Régine Robin, Lilly Marcou dévoile les mécanismes du transfert psychologique de son père réel au père imaginaire que fut Staline50. La fascination exercée par l’Armée Rouge, l’influence de la propagande par l’école puis l’enthousiasme des mouvements de jeunesse sont autant d’étapes dans le processus d’adhésion à l’idéologie révolutionnaire du régime51. D’une certaine manière, Lilly Marcou remonte bien jusqu’à l’un des points les plus sensibles de l’expérience de la foi stalinienne : au terme de son parcours, il lui faut avouer que même démystifiée, la magie de son histoire n’est pas encore dissipée. La sortie du cercle est, comme l’analyse, interminable52.

C’est une expérience comparable qu’Alain Besançon rapporte dans Une génération, en 1987. Tout en respectant le modèle de l’autobiographie – récit d’enfance et histoire de la formation d’une personnalité –, celui-ci s’applique à saisir le cheminement qui conduit un jeune intellectuel que peu d’éléments a priori – ou tous précisément – destinaient à s’engager dans le militantisme communisme dans les années 50. Motivé dans son projet par la publication de Paris-Montpellier, P.C.-P.S.U. d’Emmanuel Le Roy Ladurie, avec lequel il partageait un certain nombre d’expériences, Alain Besançon donne à son texte une forme originale. Son ambition était, à l’origine, d’écrire de « véritables » Mémoires. Mais s’étant peu à peu aperçu qu’il ne se souvenait clairement que de la partie révolue de son existence, il met fin à son récit là où un mémorialiste peut convenablement débuter le sien : au moment de l’entrée dans la vie active. Le reste ne formait pas un parcours assez cohérent pour permettre d’en reconstituer le fil. Le texte d’Alain Besançon n’en révèle pas moins une expérience de l’Histoire propre à un jeune français de l’après-guerre. Issu d’un milieu bourgeois très protégé, le jeune garçon est profondément marqué par tous les événements qui submergent le monde, voyant par exemple dans le choix de ses parents en faveur du gaullisme une décision qui a orienté son destin politique : « C’est ainsi, nous naissons, grandissons et mourons dans une société politique et peu de décisions sont plus graves de conséquences que celles que prennent les parents qui y introduisent leurs enfants53. » Le phénomène le plus intéressant est peut-être le déchaînement de violence dont cette génération fut très tôt témoin : déportations par les nazis, combats militaires, destructions des villes allemandes ou bombe atomique, qui suscite l’enthousiasme du jeune garçon : « “Trois cent mille morts d’un coup !” criais-je à ma mère en agitant mon panier, mais elle était sombre et ne me suivait pas. Ma génération, en culotte courte, grandissait au milieu de cette cruauté. Elle trouvait naturel que pour atteindre un objectif on "sacrifiât" (comme on disait) des milliers et des millions d’hommes54. » Le spectacle de la mort et l'immunisation à la pitié permettent de comprendre, en partie, la radicalisation des oppositions idéologiques qui vont dominer après-guerre : « Cette même génération fut extraordinairement dure et brutale dans ses projets – qui restèrent des projets, parce qu’elle ne fit pas plus la révolution qu’elle ne fit la guerre. Mais son imagination, son théâtre, son cinéma, furent sanglants de bout en bout55. » Régis Debray, qui se refusait à parler de son enfance, fut bien confronté à la même expérience de la violence. Aussi protégées et anodines que puissent paraître les premières années de la vie, elles entrent pour beaucoup dans l’analyse des engagements de l’âge adulte, comme le montre le témoignage d’Alain Besançon : l’expérience que les enfants firent de la guerre et de ses conséquences est indubitablement un facteur important pour comprendre l’emprise des passions politiques qui mobilisèrent cette génération pendant les années 50 et 60.

Lilly Marcou raconte dans Une enfance stalinienne sa première rencontre avec la mort : le 5 mars 1953 au matin, son père apprend la nouvelle de la mort de Staline et réveille sa fille :

« Mon petit, sois forte et courageuse. J’ai une très mauvaise nouvelle pour toi… me dit-il en m’embrassant… Staline est mort ! »
Je suis tombée dans ses bras, pour pleurer, crier ma peine. La terre se dérobait sous mes pieds. Avec la disparition de Staline tout s’effondrait. Et ce jour-là mon père sut me comprendre. Il eut l’intuition qu’il devait me protéger ; silencieux, il écouta ma souffrance.
Je m’installai dans le deuil et la douleur pour longtemps. Toute la ville, tout le pays étaient plongés dans ce deuil. À l’école, à des degrés divers, nous étions tous bouleversés. Je ne garde guère de souvenirs d’avoir aperçu chez aucun de mes camarades l’indifférence, encore moins la satisfaction.
Avons-nous triché ? Je ne le crois pas. Trop jeunes, nous étions sincèrement partie prenante de cette histoire et du mythe qu’elle nous offrait56.

Les exemples de récits comme celui de Lilly Marcou montrent parfaitement la dimension profondément politique et historique qu’il est possible de déceler dans les linéaments même du temps de l’enfance. Plus qu’à aucun autre moment de la vie, les processus de mobilisation collective et les effets de croyance qui caractérisent une époque y marquent les individus, ouvrant ainsi le temps de l’enfance à des dimensions qui leur étaient traditionnellement étrangères. Il y a là une réponse à la critique que Sartre formulait à l’encontre de l’application de la théorie marxiste à la biographie : « Les marxistes d’aujourd’hui n’ont souci que des adultes : on croirait à les lire que nous naissons à l’âge où nous gagnons notre premier salaire ; ils ont oublié leur propre enfance57. »


  1. Roland Barthes, « Préface à “Le Refuge et la source” de Jean Daniel », Œuvres complètes, t. III, éd. Éric Marty, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 702.↩︎

  2. Ibid., p. 701.↩︎

  3. Régis Debray, Loués soient nos seigneurs. Une éducation politique, Paris, Gallimard, 1996, p. 47.↩︎

  4. André Malraux, Antimémoires, éd. Marius-François Guyard, Œuvres complètes, t. III, sous la dir. de Marius-François Guyard, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 8.↩︎

  5. Ibid., p. 5-6.↩︎

  6. Sur le long processus de démocratisation des récits de soi qui a abouti à l’autobiographie, voir Georges Gusdorf, « Conditions et limites de l’autobiographie », Formen der Selbstdarstellung. Analekten zu einer Geschichte des literarischen Selbstportraits. Festgäbe für Fritz Neubert, adresse de Maurice Boucher et lettre préface de Jean Cocteau, Berlin, Duncker & Humblot, 1956, p. 105-128.↩︎

  7. Dans L’Été 1914 de Roger Martin du Gard, on peut lire la scène suivante, très beau contre-exemple de ce type de récit d’enfance naïf : « “Souvenirs d’un Prolétaire !” rugit brusquement Quilleuf. Il s’était arrêté, au fond de la pièce, devant la table où Charchowsky, le bouquiniste, chargé des fonctions de bibliothécaire, exposait chaque soir les journaux, les périodiques, les livres récemment parus. […] Émile Pouchard : “Souvenirs d’enfance d’un prolétaire… Qu’est-ce que c’est, ça, hé ?” […] “Encore un camarade à la manque, hé ?… Un jeanfoutre à “problèmes” ?… Un plumitif, qui vient déposer sa littérature le long du prolétariat ?” […] Il feuilletait le bouquin, parcourant des yeux les têtes de chapitre, et traînant son gros index sur les lignes comme un enfant qui épelle : / - ““Joies familiales… Chaleur du foyer… Ah, putain !” / Il ferma le livre ; et, d’un geste précis de joueur de boule, pliant les jarrets, balançant le bras, il lança le volume jusque sur la table. / “Tiens” fit-il, s’adressant de nouveau à Jacques “je veux aussi écrire mes mémoires, pourquoi pas ? J’en ai eu, moi, des joies familiales ! J’en ai, des souvenirs d’enfance ! de quoi en prêter à ceux qui n’en ont pas !” […] “L’Estaque, à Marseille, tout le monde connaît ça, pas vrai ? Eh bé, nous, on habitait à six, au fond d’une ruelle de l’Estaque. Deux chambres, qui auraient tenu toutes les deux dans la moitié de celle-ci. Et l’un était sans fenêtre… Le père se levait, à la bougie, dans le froid du petit jour, et il me tirait des tas de chiffon où je dormais avec mes frères, pourquoi qu’il voulait pas qu’on roupille quand il était réveillé. Le soir, très tard, il rentrait, à moitié saoul ; harassé, le malheureux, d’avoir roulé des tonneaux sur les quais du port. La mère, toujours malade, comptait sou à sou. Elle tremblait devant lui, autant que nous.” » (Roger Martin du Gard, Œuvres complètes, t. II, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1955, p. 41-43).↩︎

  8. Le texte s’ouvre sur une phrase devenue célèbre : « Fils et petit-fils de mineurs, aussi loin que remontent mes souvenirs, je retrouve la rude vie du travailleur : beaucoup de peines et peu de joies. » (Maurice Thorez, Fils du peuple, Paris, Éditions sociales internationales, 1937, p. 7). C’est Philippe Robrieux qui a lancé l’entreprise de démystification historiographique du héros en révélant que l’auteur du livre n’est pas Thorez (Maurice Thorez, vie secrète et vie publique, Paris, Fayard, 1975, 661 p. ; voir. p. 201 sq.). Jacques Duclos ouvre de même ses Mémoires sur l’évocation de Louey, un village situé entre Tarbes et Lourdes qu’il décrit dans un chapitre intitulé « L’enfance au village ». Les premiers temps de la vie servent de cette manière à légitimer l’appartenance du mémorialiste aux classes sociales qu’il représente – la classe paysanne à défaut d’authentiques origines prolétariennes : « Ce coin de terre où je n’ai plus qu’un caveau de famille où reposent les êtres qui m’étaient chers, des amis d’enfance qui se font de plus en plus rares, et ma maison natale, me donne chaque fois que je m’y rends l’inexprimable coup au cœur qui donne l’impression de rappeler ce qui unit l’homme à la terre d’où il est sorti. » (Jacques Duclos, Mémoires. 1896-1934. Le chemin que j’ai choisi de Verdun au parti communiste, Paris, Fayard, 1968, p. 27).↩︎

  9. Sur le phénomène de « privatisation » des Mémoires à partir des années 80, voir Éric Neveu, « Le sceptre, les masques et la plume », dans « Les “Mémoires” de la politique », Mots, no 32, numéro coordonné par Vincent Milliot et Érik Neveu, septembre 1992, p. 7-26.↩︎

  10. François Mauriac, Mémoires politiques, Paris, Grasset, 1967, p. 203.↩︎

  11. Ibid., p. 204.↩︎

  12. Ibid., p. 205.↩︎

  13. André Malraux, Antimémoires, op. cit., p. 109.↩︎

  14. Charles de Gaulle, Mémoires, éd. Marus-François Guyard, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 5.↩︎

  15. De Gaulle prend soin de distinguer la France comme entité capable du meilleur – et principe moteur de son récit – et la France comme réalité sociologique et historique, souvent coupable du pire : « S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. » (Ibid., p. 5).↩︎

  16. De Gaulle désigne bien son attachement aux destinées de la France comme une « foi » (Ibid., p. 5).↩︎

  17. Ibid., p. 5.↩︎

  18. Ibid.↩︎

  19. Ibid.↩︎

  20. Ibid., p. 6.↩︎

  21. Ibid.↩︎

  22. Ibid., p. 5.↩︎

  23. Trotsky, Ma vie, traduction de Maurice Parijanine, introduction et appendice d’Alfred Rosmer, Paris, Gallimard, 1953, 658 p. La traduction française a été publiée par les éditions Rieder en trois tomes en 1930. Ce texte a été relu, corrigé et annoté en 1939-1940 par Trotsky, publié enfin en 1953 par Alfred Rosmer.↩︎

  24. Ibid., p. 18.↩︎

  25. Ibid. François Mauriac souligne le caractère exceptionnel de ce récit d’enfance dans le « Bloc-Notes » du 16 mars 1956 : « Pour ne pas me laisser devancer par L’Humanité qui devra bientôt, j’imagine, vaquer à la réhabilitation de Trotski, je me décide à entrer dans l’épaisse autobiographie du compagnon de Lénine devant laquelle j’avais, jusqu’ici reculé. Quel étonnement de trouver chez ce révolutionnaire marxiste un récit d’enfance émouvant, sensible ! Vigny s’étonnait que Robespierre ait été un enfant porté par sa mère, dont on disait : “Le beau petit garçon !” Je ne puis me retenir de penser que ce Trotski, capable d’écrire les cent premières pages de son autobiographie, ne pouvait qu’être dévoré par le crocodile Staline. » (François Mauriac, Bloc-Notes, t. I, 1952-1957, avant-propos de Jean Lacouture, éd. Jean Touzot, Paris, Éditions du Seuil, 1993, p. 333). On sait qu’en 1977, Roland Barthes éprouvera autant de difficulté à imaginer une enfance à Saint-Just ou à Lénine que François Mauriac en avait éprouvé à imaginer une enfance à Trotski ou Robespierre.↩︎

  26. Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, 1908-1947, éd. Jean Rière et Jil Silberstein, Paris, R. Laffont, 2001, p. 501.↩︎

  27. Ibid., p. 501.↩︎

  28. Ibid.↩︎

  29. Ibid., p. 502.↩︎

  30. On peut déduire cette date de la précision apportée, p. 501 : « neuf ans avant ma naissance », lorsque Serge rapporte l’attentat contre le tsar Alexandre II, comme si sa naissance remontait à cet événement fondateur de sa mythologie révolutionnaire.↩︎

  31. Ibid., p. 502.↩︎

  32. Ce passage a été publié dans la version de 1951 et maintenu entre crochets par Jean Rière dans l’édition de la collection « Bouquins » en raison de « son importance psychologique » (ibid., p. 503).↩︎

  33. Ibid., p. 502. La présence de l’hypotexte rousseauiste se marque étrangement dans le style auquel Serge a recours pour narrer cet épisode : « On me parlait longuement, on m’admonestait, je vis souvent ma mère des larmes plein les yeux, on me battait aussi, on me punissait de cent façons, car ces menus crimes étaient fous, exaspérants, incompréhensibles. » (Ibid., p. 503).↩︎

  34. Ibid., p. 503.↩︎

  35. Ibid.↩︎

  36. Ibid.↩︎

  37. Ibid.↩︎

  38. Ibid.↩︎

  39. Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions I, chronologie, introduction, note bibliographique par Michel Launay, Paris, Garnier-Flammarion, 1968, p. 122.↩︎

  40. Ibid., p. 503.↩︎

  41. Ibid., p. 502.↩︎

  42. Ibid., p. 504.↩︎

  43. Ibid.↩︎

  44. Ibid.↩︎

  45. Voir Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2000, p. 152-163. Le philosophe distingue trois modalités d’attribution de la mémoire : à soi, aux proches et aux autres.↩︎

  46. « Ainsi, même lorsqu’il s’agit des souvenirs de notre enfance, il vaut mieux ne pas distinguer une mémoire personnelle, qui reproduirait telles quelles nos impressions d’autrefois, qui ne nous fait point sortir du cercle étroit de notre famille, de l’école et de nos amis, et une autre mémoire qu’on appellerait historique, où ne seraient compris que des événements nationaux que nous n’avons pu connaître alors, si bien que par l’une, nous pénétrerions dans un milieu dans lequel notre vie se déroulait déjà, mais à notre insu, tandis que l’autre ne nous mettait en contact qu’avec nous-même, ou avec un moi élargi seulement aux limites du groupe qui enferme la vie de l’enfant. Ce n’est pas sur l’histoire apprise, c’est sur l’histoire vécue que s’appuie notre mémoire. Par histoire, il faut entendre alors non pas une succession chronologique d’événements et de dates, mais tout ce qui fait qu’une période se distingue des autres, et dont les livres et les récits ne nous présentent en général qu’un tableau bien schématique et incomplet. » (Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, éd. Gérard Namer, avec la collab. de Marie Jaisson, Paris, A. Michel, 1997 [1950], p. 105).↩︎

  47. Paul Thorez, Les Enfants modèles, Paris, Lieu commun, 1982, p. 191. Sur Les Enfants modèles et Une voix presque mienne, voir Marie-Françoise Chanfrault-Duchet, « Père, Parti et parti pris narratif : Maurice Thorez, Paul Thorez », dans « Le récit d’enfance en question », Cahiers de sémiotique textuelle, sous la dir. de Philippe Lejeune, no 12, 1988, p. 102-124.↩︎

  48. Lilly Marcou, Une enfance stalinienne, Paris, Presses universitaires de la France, coll. « Questions », 1982, p. 7.↩︎

  49. Ibid., p. 8.↩︎

  50. Voir Régine Robin, Le Naufrage du siècle suivi de Le Cheval blanc de Lénine ou l’Histoire autre, Paris-Montréal, Berg international-XYZ, collection « Histoire des idées », 1995, 244 p.↩︎

  51. La participation aux mouvements des Pionniers ou de la Jeunesse ouvrière oblige les parents de la jeune fille à se battre afin de prouver que leurs origines ne sont pas bourgeoises mais qu’ils appartiennent bien à la catégorie des petits artisans (voir page 117).↩︎

  52. On voit toute l’ambiguïté d’une telle conclusion, à la fois honnête et vertigineuse quant à la force imaginaire de l’expérience reconstituée : « “Les Mémoires sont souvent des résurrections de sentiments”, a dit Malraux. Retrouver les sentiments d’un temps où ils étaient forts, authentiques et où nous avions la foi. Résurrections de sentiments. Cette danse fut la nôtre. » (Ibid., p. 192).↩︎

  53. Alain Besancon, Une génération, Paris, Julliard, 1987, p. 32.↩︎

  54. Ibid., p. 93.↩︎

  55. Ibid., p. 93-94.↩︎

  56. Lily Marcou, Une enfance stalinienne, op. cit., p. 140.↩︎

  57. Jean-Paul Sartre, Questions de méthode, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1986 [1960], p. 60.↩︎

Auteur(s)

  • Jean-Louis Jeannelle

Pour citer cet article

Jeannelle Jean-Louis, « Mémoires d’enfance : usages du récit d’enfance dans les récits de parcours politiques », dans EcriSoi, « Ressources scientifiques », 2026, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/bibliotheques/ressources-scientifiques/69d61954544e79d6a1f95768, page consultée le 1 novembre 2026.


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