À propos des réseaux épistolaires
L’examen croisé des actes de colloque, Briefe im Netzwerk / Lettres dans la toile1, et de l’anthologie épistolaire des lettres de Jean Vilar réalisée par Violaine Vielmas2 permet de réfléchir sur la question du réseau épistolaire.
Comment définir l’expression « réseau épistolaire » ?
Si l’expression se comprend aisément, elle n’est pas pour autant facile à définir avec précision. Dans l’excellente introduction des actes du colloque Lettres dans la toile, Fabien Dubosson rappelle l’usage que la sociologie a fait du terme3 et son importation en histoire littéraire qui suscite quelques réticences. Il renvoie à cet égard au collectif Réseaux littéraires dirigé par Daphné de Marneffe et Benoît Denis (2006) : aux yeux de certains contributeurs du volume, l’expression « réseaux littéraires » est jugée trop vague, et partant peu efficace. Quoi qu’il en soit, la formule du « réseau » a fait florès et est fréquemment appliquée au cas des échanges épistolaires. Dans les actes du colloque, plusieurs communications s’essaient à définir le réseau épistolaire : « système de transmission de l’information » selon Christine Le Quellec Cottier (BN, p. 114), il est défini de manière plus précise par Dubosson comme « la preuve matérielle » des liens effectifs qui s’établissent entre les individus d’un groupe, « ce qui atteste en quelque sorte la circulation d’informations, d’affects, de pouvoir qui permet à des groupes amicaux, à des magistères littéraires, à des relations éditoriales, de vraiment cristalliser. » (BN, p. 13) Aux yeux de Camille Koskas, le réseau épistolaire est d’abord un « outil conceptuel susceptible de représenter un espace de sociabilité », autrement dit un geste de l’histoire littéraire. Reprenant les mots de Martine Riguet, Camille Koskas souligne que la « modélisation réticulaire » s’articule bien avec le paradigme « numérique, qui, notamment à travers la multiplication des hyperliens, “se pense dès l’origine dans un dépassement du modèle linéaire” » (BN, Koskas, p. 81).
Des actes de colloque pour « explorer la productivité de cette notion de réseau épistolaire »
Les actes de colloque se donnent pour enjeu d’examiner « les bénéfices heuristiques » (BN, Dubosson, p. 9) de la notion de réseau, appliqué aux lettres. Est posé en référence aux propositions faites par Franco Moretti dans Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature (2008) un axiome : il est bon de rompre avec la saisie autarcique d’un texte. Moretti promeut la notion de distant reading : il invite à ne plus s’en tenir à l’herméneutique singulière de quelques dizaines d’œuvres monumentales par siècle, mais de mettre en série les cohortes oubliées de la production littéraire ; grâce à des chantiers collectifs, des outils statistiques et computationnels, il s’agit de rechercher non les singularités, mais « les types, tracer leur évolution, leur fréquence, leur répartition » (BN, Dubosson, p. 7). Cet appel à un changement de regard, s’il a été débattu, présente le bénéfice d’échapper à une histoire littéraire vue par la lorgnette des seuls chefs d’œuvre et semble approprié à la saisie de vastes corpus épistolaires ; la lecture « à distance » de ces corpus sera, en outre, facilitée par leur numérisation. Pour autant, la reconstitution des réseaux n’est pas une mince affaire en raison de l’éparpillement des lettres entre plusieurs fonds voire entre plusieurs institutions, sans parler pour les corpus vingtiémistes de certaines limitations d’accès en raison des droits d’auteur. Or, c’est aux corpus vingtiémistes que les actes du colloque se consacrent uniquement, ce que Dubosson justifie par l’existence de travaux notables sur les réseaux de l’époque moderne, voire sur ceux de l’Europe du xixe siècle grâce aux études de Marie-Claire Hoock-Demarle4, mais par le moindre traitement de cette question au xxe siècle. Pourtant, comme le notent les directeurs de la publication, en dépit des mutations techniques qui ont bouleversé le xxe siècle (télégraphe, téléphone, fax), l’épistolaire continue d’y jouer un rôle important : sont tour à tour étudiés dans la quinzaine d’interventions qui composent le recueil Marcel Proust, Jean Paulhan, Blaise Cendrars, Gustave Roud, Rainer Maria Rilke, Hugo von Hofmannstahl, Le Corbusier et ses maîtres, les critiques de l’école de Genève, Robert Walser, Friedrich Glauser, Hermann Hesse, Henri Michaux, en tant qu’acteurs voire centres d’un réseau épistolaire. Mais, contrairement à ce que suggère la traduction en français du titre allemand du recueil, Lettres dans la toile, nombre des corpus invoqués ne sont pas encore numérisés ou le sont seulement partiellement.
Apports et limites de Briefe im Netzwerk / Lettres dans la toile
Au-delà des informations d’histoire littéraire, rapportées aux différents cas de figure traités ici, et de génétique (quand la correspondance en réseau est liée à la dynamique de l’œuvre), les actes sont fructueux dans le sens où ils proposent des notions applicables à d’autres cas et où ils suscitent un questionnement.
Parmi les concepts proposés, retenons la notion sociologique de « trous structuraux » (que l’on doit à Ronald Burt) : utilisée pour l’étude des réseaux épistolaires, elle désigne les « zones qui, dans le réseau, ne sont traversées par aucun lien – zones de vide qui n’en sont pas moins significatives » (BN, Dubosson, p. 12). On aurait donc ce que Christine Le Quellec Cottier appelle « une toile trouée », autrement dit un réseau fait de connexions cloisonnées entre une figure épistolaire centrale et divers correspondants, stratégie de pouvoir pour la figure centrale qui accumule et confronte des informations venues de divers horizons : les réseaux constitués par Jean Paulhan (2 500 correspondants répertoriés à l’IMEC) ou par Cendrars épousent ce schéma. Autre notion intéressante : celle d’un ethos épistolaire collectif illustré dans les actes par l’exemple du réseau amical et critique constitué par Georges Poulet, Jean-Pierre Richard et Jean Starobinski : leur ethos commun se caractérise par l’emploi de métaphores privilégiées (métaphores spatiales) et par la revendication d’un positionnement excentré et mobile opposé à la centralité discursive, jugée dogmatique, des structuralistes.
Mais ces actes suscitent également un questionnement : quelle extension donner au terme de réseau ? Comme le notent, sans doute avec une pointe de déception, les directeurs de la publication, « nombre d’études réunies ici approchent les réseaux épistolaires non sous l’aspect quantitatif ou sériel, mais à partir d’ensembles où opèrent surtout des relations triangulaires, voire simplement duales » (BN, Dubosson, p. 15). Effectivement, suffit-il d’isoler par un geste éditorial tous les échanges épistolaires qui se sont noués autour d’un épistolier pour déterminer un réseau ? On aura alors reconstitué la correspondance générale d’un auteur sans pour autant qu’on puisse parler de réseau : ce dernier suppose une communauté d’intérêts entre les épistoliers, qui dépasse l’œuvre individuelle, que cet intérêt partagé soit la promotion de la NRF ou de l’école de Genève. Le terme de réseau épistolaire me semble pris dans un sens trop extensif par certains contributeurs du collectif.
Jean Vilar, une biographie épistolaire
En 2019, date à laquelle s’est tenu à Berne le colloque dont sont issus les actes Lettres dans la toile, Violaine Vielmas n’avait pas terminé ses recherches. C’est dommage car la constellation artistique et intellectuelle qui gravite autour de Jean Vilar, dont elle donne une image très intéressante dans Jean Vilar, une biographie épistolaire, constitue un véritable réseau. Cette anthologie de lettres envoyées et reçues par Vilar représente une partie du corpus de la thèse que Violaine Vielmas a consacrée au metteur en scène, comédien, directeur du Théâtre national populaire de 1951 à 1963 et fondateur du festival d’Avignon. Pour l’anthologie sont sélectionnées 260 lettres échangées par Vilar avec 87 correspondants : écrivains, artistes, dramaturges, hommes politiques, comédiens, personnel administratif. Le noyau vibrant qui anime le réseau est la cause défendue et incarnée par Jean Vilar : créer pour le plus grand nombre un théâtre de qualité et faire vivre dans la durée un théâtre populaire et décentralisé. Cette polyphonie aimantée par le charisme de Jean Vilar échappe à la sensation de décousu souvent donnée par les anthologies épistolaires en raison de l’intelligence de la sélection qui vise à restituer l’histoire d’une aventure théâtrale. Pour en arriver à cet ensemble représentatif, Violaine Vielmas a, pendant plusieurs années, cartographié et exploré des fonds, dispersés entre quinze institutions, lisant et transcrivant sans relâche, et se faisant peu à peu une image mentale des multiples échanges écrits qui sous-tendent l’aventure théâtrale. On assiste au début de la construction du réseau quand Vilar fait ses premiers pas de comédien et metteur en scène avec la compagnie La Roulotte puis la jeune Compagnie des Sept, fondée en 1943 et quand il bénéficie de l’appui et de la « vigilante amitié » de Jean Paulhan, aidant le metteur en scène dans sa recherche d’auteurs, le faisant bénéficier de ses conseils et de son carnet d’adresses. Et il ne s’agit pas là d’une métaphore comme le rappelle une lettre postérieure de 1966, où Vilar rappelle à Paulhan ce vieux souvenir : « Je n’ai pas oublié, entre autres choses, le dimanche de 1943, où, rue des Arènes, un matin, je vous ai vu prendre la plume et écrire des adresses sur des enveloppes, après avoir consulté votre carnet. Vous m’aidiez à constituer cette société d’abonnés qui alors, me fut si précurseur. » Se faire une place ou faire sa place : c’est ce à quoi peuvent servir les lettres et ce dont elles rendent compte. Et l’on voit comment à partir du dialogue initial avec le mentor se tissent les petites et grandes mailles du réseau, les mailles serrées avec certains, plus lâches avec d’autres. Le réseau s’étoffe au fil des années et de la notoriété croissante de la troupe, un réseau où se nouent le politique, l’administratif, la littérature et le théâtre, et où, selon les échanges, Vilar endosse des rôles différents, celui du comédien, du metteur en scène, du chef de troupe, du directeur du TNP argumentant pour obtenir le soutien des politiques, du gestionnaire défendant et justifiant son budget. L’exigence de l’homme de théâtre à l’égard des autres et de lui-même ainsi que sa volonté de remplir ce qu’il considère comme une mission artistique et éthique insufflent à l’ensemble des échanges une énergie encore perceptible. Dans une formule bien trouvée, Violaine Vielmas parle de « l’hypertrophie de la fonction pragmatique du discours » qui caractérise les lettres de Vilar, tension performative dont on a l’impression qu’elle fédère ce réseau épistolaire. Encore que ce soit toujours l’amoindrir que de citer un extrait de lettre sans les échos de celles qui l’entourent, je donne, pour conclure, un échantillon de cette énergie épistolaire contagieuse :
Cher René Char,
[…]
Ne nous disputons pas, René Char. Je sais ce que vous êtes, du moins je l’imagine à travers vos livres que Gaston [Gallimard] m’envoie régulièrement (pas toujours).
Je fais ici une tâche qui me paraît propre, et je voulais franchement qu’une fois au moins, puisque vous m’avez écrit un jour que vous ne faisiez rien pour le théâtre, vous soyez avec nous.
Répondez-moi, René Char. À travers des tâches exténuantes, la vie désormais ne me paraît avoir de prix que par l’amour de l’une et l’amitié de l’autre.
Votre Jean Vilar5.
Briefe im Netzwerk / Lettres dans la toile : Korrespondenzen in Literaturarchiven / Les réseaux épistolaires dans les archives littéraires, textes rassemblés par Fabien Dubosson, Lucas Marco Gisi et Irmgard M. Wirtz, Zürich et Göttingen, Wallstein – Chronos, 2022. Les références à cet ouvrage dans notre texte seront données à la suite des citations entre parenthèses, sous la forme suivante : BN, nom de l’auteur de l’article cité, p. X.↩︎
Jean Vilar. Une biographie épistolaire, édition établie, présentée et annotée par Violaine Vielmas, Arles, Actes Sud, 2023.↩︎
On pense à « l’analyse structurale des réseaux » qui, le plus souvent, rend compte « sous forme de graphes » de la « fréquence » de différents types de liens entre « chaque acteur du réseau ». « L’approche est devenue commune pour les chercheurs en science sociale, qui l’utilisent désormais dans des contextes très variés (analyse des interactions économiques, sociologie des organisations, du travail, du monde politique, etc.). » (BN, Dubosson, p. 10).↩︎
L’Europe des lettres. Réseaux épistolaires et construction de l’espace européen, Paris, Albin Michel, 2008.↩︎
Lettre de Jean Vilar à René Char [Tampon : Arrivée 9/01/55], dans Jean Vilar. Une biographie épistolaire, édition établie, présentée et annotée par Violaine Vielmas, Arles, Actes Sud, 2023, p. 185.↩︎
Pour citer cet article
Simonet-Tenant Françoise, « À propos des réseaux épistolaires », dans Actualités des publications sur les écritures de soi (Sorbonne Université, 13 mars 2025), dir. Françoise Simonet-Tenant, EcriSoi, « Manifestations scientifiques », 2026, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/critiques/manifestations-scientifiques/69de0c07544e79d6a1091e28, page consultée le 1 novembre 2026.