Entretien avec Bruno Tribout (Université d’Aberdeen) à propos de son édition des Mémoires de La Rochefoucauld
Delphine Amstutz : Je présente tout d’abord deux éditions récentes des Mémoires de La Rochefoucauld, celle procurée en collection de poche par Jean Lafond en 2006 pour la collection « folio », édition usuelle qui a été mise au programme en CPGE en 2018-2019, et celle donnée en 2022, en deux volumes, par Bruno Tribout aux Classiques Garnier (« Bibliothèque du xviie siècle », reprise dans la collection « Classiques Jaunes » en 2025). Comment expliquer ce changement de format (deux épais volumes) et donc ce changement de point de vue sur le texte de La Rochefoucauld ? Quelles sont l’origine, la nécessité et l’originalité de ce nouveau travail d’édition critique ? Les Maximes ont déjà et depuis longtemps bénéficié d’une critique génétique tandis que les Mémoires ont pâti d’une approche réductrice fondée sur le présupposé d’une corrélation entre « l’homme et l’œuvre », les Mémoires offrant le sous-texte autobiographique permettant de comprendre le seul « chef d’œuvre », les Maximes. Pourquoi ce dossier génétique n’a-t-il jusqu’à présent pas suscité le même intérêt que celui des Maximes ?
Bruno Tribout : Je te remercie d’évoquer d’emblée l’histoire éditoriale du texte, qui a joué un rôle important dans mon projet de donner à lire les Mémoires autrement. L’édition la plus récente (2006) était en effet celle de Jean Lafond, qui a écrit des pages lumineuses sur notre auteur, notamment dans La Rochefoucauld. L’homme et son image (1998). Son édition s’inscrit dans une lignée d’éditions patrimoniales. Leur ambition est d’établir, c’est-à-dire aussi de fixer, pour les transmettre et les rendre accessibles, les textes d’œuvres appartenant au canon littéraire de l’âge classique. Pour s’en tenir au format « Œuvres complètes », on songe à l’édition dans la « Pochothèque » (2001), où les Mémoires sont annotés par Alain Brunn. Avant elle, on doit renvoyer aux éditions préparées pour la « Bibliothèque de la Pléiade » par deux archivistes paléographes, Louis Martin-Chauffier (1935), puis Jean Marchand (1964). Comme toutes les éditions modernes, elles sont conditionnées par celle parue dans la collection des « Grands Écrivains de la France » chez Hachette (1874), modèle de travail philologique tel qu’on le concevait au xixe siècle. Les éditions modernes ne dépendent pas seulement du texte établi par les G.E.F., elles en reprennent les méthodes et généralement la conception de l’œuvre. Cela est d’ailleurs d’autant plus frappant que, au fil du temps, elles ont réduit à une vue schématique le travail éditorial des G.E.F., ce qui a eu pour effet d’en renforcer les biais. La tendance à recevoir le « texte-classique » comme un monument, une entéléchie figée, sans interroger la matérialité ni l’histoire de ses supports constitue un impensé éditorial, d’ailleurs observable au-delà du cas qui nous occupe. À mes yeux, cette situation éditoriale a contribué à faire des Mémoires une œuvre moins fréquentée que les Maximes, mais aussi un parent pauvre du corpus des Mémoires de la Fronde en général. J’ai voulu, dans mon édition, rendre à cette œuvre sa complexité, sa richesse et sa saveur. Pour comprendre comment, il faut dire quelques mots des problèmes posés par l’édition des G.E.F. D’abord, et l’on ne saurait en tenir rigueur aux éditeurs, le manuscrit de La Roche-Guyon, qui leur a servi de texte de base, a disparu : il est donc aujourd’hui impossible de remonter à la source de cette édition qui, depuis 150 ans, sert de matrice à toutes les autres. Ensuite, cette édition véhicule une conception du texte typique de son époque, mais qui masque les réalités du xviie siècle. Désiré-Louis Gilbert et Jules Gourdault ont fondé la valeur de leur édition sur l’autorité du manuscrit qu’ils avaient entre les mains. Dans un climat de concurrence entre collections, celui-ci devait naturellement être plus « authentique » que les différents manuscrits utilisés précédemment par Renouard (1817), Petitot (1826), Michaud et Poujoulat (1838). Leur choix ne manquait certes pas d’arguments solides, notamment la présence du manuscrit de La Roche-Guyon dans les archives familiales. Néanmoins, en l’absence de manuscrit autographe et parmi la masse des manuscrits disponibles, ce choix restait arbitraire. Pour légitimer leur approche, Gilbert et Gourdault ont fait fructifier l’imaginaire philologique de leur époque. Il s’agissait de remonter à un texte pur, stable, « le » texte des Mémoires. La « pensée textuaire », pour reprendre l’expression de Bernard Cerquiglini, a permis aux éditeurs des G.E.F. de traiter les autres manuscrits autorisés des Mémoires comme les supports d’un Urtext plus ou moins dégradé par des copistes. Ces manuscrits étaient tout juste bons à fournir des variantes, rejetées en notes ou en annexes. À mes yeux, cette approche ne rend pas bien compte des matériaux dont nous disposons, ni du travail de l’écriture chez notre auteur. La Rochefoucauld n’a jamais livré une version définitive de ses Mémoires. Il les a composés, comme les Maximes, par fragments, par retouches successives, sans suivre l’ordre chronologique, au gré d’une écriture en mouvement, sans cesse recommencée. Ce qu’on peut reprocher aux G.E.F., c’est d’avoir escamoté le dossier génétique des Mémoires, que les éditeurs ultérieurs ont achevé de faire disparaître. Mon point de départ a été précisément le désir d’essayer de reconstituer ce dossier.
Delphine Amstutz : Quelles sont donc les particularités du « dossier génétique » des Mémoires de La Rochefoucauld que tu as eu à cœur de rendre, au moins partiellement, lisible ? Quels ont été les choix que tu as dû faire parmi les nombreuses copies manuscrites à disposition, en l’absence de tout manuscrit autographe ? Quelle copie manuscrite as-tu retenue pour le tome 1 ? Quels ont été les principes d’édition ? Quelles sont les difficultés que tu as rencontrées au cours de cette minutieuse enquête ? Quels en sont les profits et peut-être les regrets ?
Bruno Tribout : Le dossier génétique des Mémoires est particulièrement riche et complexe. Il existe un grand nombre de témoins génétiques, qui ne sont pas tous des manuscrits. Une des particularités de cette genèse tient d’ailleurs au fait qu’elle soit en partie post-éditoriale. Certains fragments du texte, que La Rochefoucauld avait fait lire à des proches, se retrouvent sans son accord sous les presses de François Foppens, à Bruxelles, en 1662. Le mémorialiste obtient aussitôt l’interdiction du livre, ce qui ne produit guère l’effet escompté. Il en a résulté une publicité accrue pour cet écrit scandaleux à plus d’un titre. Rappelons que ce sont les premiers Mémoires de la Fronde à voir le jour, au tout début du règne personnel de Louis XIV. Ils s’inscrivent rapidement parmi les « meilleures ventes » de l’âge classique. Éditions pirates et copies manuscrites se multiplient et se font concurrence. Jean Marchand décrit dix-huit éditions différentes du vivant de l’auteur, et j’ai dénombré environ soixante-dix manuscrits contemporains, dans un inventaire dont nous reparlerons peut-être. Parmi eux, tous n’ont pas le même statut. Certains sont des copies d’imprimés qui ne sont pas exploitables d’un point de vue génétique. Mais d’autres portent la marque de l’auteur ou de son entourage. Ils relèvent de catégories diverses : manuscrits de travail, copies de secrétaire, manuscrits de transmission. Ils sont non pas « authentiques », mais autorisés par un certain nombre d’éléments factuels vérifiables et mesurables (histoire de leur conservation et de leur circulation, mains de secrétaires identifiables, etc.). Les manuscrits de ce type nous renseignent sur la genèse de l’œuvre. Il me fallait faire des choix dans cet ensemble, et je n’ai pas cherché à masquer ce que ces choix comportent d’arbitraire. Je cherche à présenter un parcours génétique, qui n’est qu’un parcours parmi d’autres possibles. J’ai retenu six états du texte, qui s’emboîtent les uns dans les autres en présentant, à mes yeux, des écarts suffisamment significatifs pour être exploitables. La première étape m’est fournie par l’édition bruxelloise déjà évoquée. Il s’agit d’un recueil de pièces sur la Fronde où figurent un récit de la Fronde des princes (futurs livres III et IV des éditions modernes) et l’évocation de la fin de la guerre condéenne (livre VI). Ces fragments furent rédigés en premier, à partir de 1653, car il était aisé pour le duc exilé de justifier sa prise d’armes contre les princes injustement persécutés. Vient ensuite une autre étape dont témoigne l’édition posthume de 1688-1689, où apparaît un fragment consacré à la révolte condéenne, que La Rochefoucauld désapprouve : c’est le futur livre V. Dans cette étape de la rédaction, qui précède le retour en grâce de Condé (1659), l’auteur accentue sa position critique envers son ancien maître. J’exploite ensuite un manuscrit de transmission (BM Versailles, ms. L. 142) ayant appartenu à Henri de La Chapelle-Bessé, l’auteur du discours imprimé en tête de la première édition autorisée des Maximes (1665). Pour la première fois, le mémorialiste évoque une période antérieure aux guerres civiles, allant de son entrée à la cour (1636) jusqu’aux prémices de la Fronde. Ce sont les livres I et II, rédigés en dernier, après la mort de Mazarin (1661). Ils reviennent sur l’origine des griefs de La Rochefoucauld envers le pouvoir, fournissant après coup la clé des livres III à VI. Ils offrent une parole à la fois plus libre et plus nuancée sur le défunt cardinal-ministre. Dans cette perspective, l’écriture continue d’évoluer dans un manuscrit de travail appartenant à la collection réunie par Achille III de Harlay (BnF, ms. fr. 15625). Ce manuscrit comporte une copie au propre d’un état postérieur à celui du manuscrit La Chapelle, auquel s’ajoutent d’amples corrections. Celles-ci se retrouvent dans le manuscrit de La Roche-Guyon que nous rejoignons au terme de notre parcours. Ces dernières étapes permettent d’observer une mise à distance de la perspective judiciaire initiale, celle de l’autojustification, en faveur d’une approche moraliste impliquant le lecteur dans l’évaluation des conduites (un aspect que j’ai abordé notamment lors du colloque « Scènes judiciaires, écrits de soi et pratiques juridiques » organisé par le groupe de recherche sur les écrits de soi en 2024). L’un des intérêts d’une approche génétique des Mémoires est de montrer que l’évolution de la pensée de l’auteur est portée par le processus même de la composition du texte, de nature fragmentaire et modulaire, semblable au mode d’élaboration des Maximes. Or, en ce qui concerne les Mémoires, cette conception de l’écriture est habituellement masquée par nos pratiques éditoriales, qui tendent à réduire les témoins génétiques à une série de variantes. En voulant leur rendre toute leur place, je me suis heurté au problème de la lisibilité, lot commun des entreprises généticiennes. Pour pallier ces difficultés autant que possible, j’ai opté pour une présentation en deux volumes, destinés à être consultés simultanément. Comme dans une édition usuelle, le premier tome contient un texte « stabilisé », celui de la dernière étape de notre parcours génétique, accompagné d’une annotation linguistique, historique et littéraire. Dans le second tome se font face d’un côté (pages paires) ce texte stable et, de l’autre (page impaires), les réécritures successives. Des renvois, à partir de notre dernier état du texte, permettent d’indiquer les passages ayant fait l’objet d’interventions et de rattacher celles-ci aux différentes étapes que j’ai évoquées. Il ne s’agit plus de présenter des variantes, mais un texte en devenir, une écriture en mouvement. Je suis reconnaissant à Delphine Denis, co-directrice de la collection « Bibliothèque du xviie siècle » aux Classiques Garnier, d’avoir soutenu ce projet en acceptant ce format particulier. À l’origine, j’avais songé à donner une édition numérique à côté de l’édition papier. Cela m’aurait permis d’exploiter un plus grand ensemble de manuscrits et de les comparer suivant des modalités plus nombreuses, en proposant la visualisation de divers parcours génétiques. J’ai dû y renoncer, faute de financements pour pouvoir m’entourer de collègues ayant les compétences techniques nécessaires à un tel projet.
Delphine Amstutz : L’introduction au premier volume de l’édition offre une véritable monographie sur La Rochefoucauld mémorialiste, alors que peu de travaux depuis ceux d’Alain Brunn ou de Denis Combet ont été exclusivement consacrés à ce pan de l’œuvre, un peu négligé par rapport aux Maximes. Tu affirmes dans cette copieuse introduction que le « style de genèse » permet de comprendre la « genèse du style » de La Rochefoucauld que tu compares parfois à l’écriture de Montaigne ? Peux-tu développer cet aspect de ton travail, exemples à l’appui peut-être ?
Bruno Tribout : Si les deux auteurs partagent en partie la même culture, l’esthétique de Montaigne et celle de La Rochefoucauld sont bien entendu très différentes. Tous deux, néanmoins, sont de grands « réécrivains ». Or la présentation habituelle des Mémoires oblitère cette dimension chez La Rochefoucauld. En outre, comme chez Montaigne, le travail de l’écriture engagé par le mémorialiste permet d’observer l’élaboration d’un style autant que d’une pensée. Ils n’ont pas jailli chez La Rochefoucauld tout constitués, tels qu’en eux-mêmes (avant d’être érigés aux siècles suivants comme des modèles du classicisme). Ils se sont construits par tâtonnements, par repentirs, par essais successifs. Aucune des étapes génétiques auxquelles je m’intéresse ne doit d’ailleurs être conçue comme un état « plus abouti » que les précédents. Mon édition ne cherche en aucun cas à inscrire les processus d’écriture dans une genèse « perfectisante ». Ce serait une façon de revenir, par voie détournée, à la valorisation d’un texte stable et authentique, le « bon » texte étant le dernier venu, que l’on aimerait considérer comme définitif. En réalité, il n’y a pas de texte définitif des Mémoires. La Rochefoucauld l’a voulu ainsi, en faisant circuler par fragments des états différents, créant un vaste ensemble textuel caractérisé par une variance généralisée. Une douzaine de manuscrits peuvent ainsi prétendre représenter authentiquement les Mémoires. Et il me semble intéressant que l’auteur n’en ait pas fait imprimer de version autorisée après l’impression pirate de 1662, contrairement à ce qu’il fera pour les Maximes. Multiplier les éditions des Maximes, ne pas publier les Mémoires, voilà deux manières de refuser à l’œuvre sa complétude, de la maintenir dans un espace génétique, en mouvement, je serais tenté de dire : en vie. Cette écriture sans fin caractérise bien des écrits de soi. Elle prend une forme spécifique chez La Rochefoucauld. Certains mémorialistes ont un « style de genèse » linéaire, produisant parfois des œuvres conséquentes de façon fulgurante. C’est le cas de Retz, dont l’autographe témoigne d’une étonnante vitesse d’écriture (on peut s’en faire une idée en consultant la numérisation disponible sur le site de la BnF). D’autres procèdent de façon circulaire, reprenant entièrement leur œuvre à intervalles plus ou moins espacés. On songe aux grands et aux petits Mémoires de Coligny-Saligny, aux doubles Mémoires de Cosnac ou encore à la vie deux, voire trois fois reprise de Brienne le Jeune. La Rochefoucauld, lui, procède par morceaux détachés. Il importe, pour ainsi dire, l’esthétique des formes brèves dans le « genre » des Mémoires. Chaque fragment peut être lu comme un tout, bien que ces modules s’emboîtent les uns dans les autres. Ce style de genèse modulaire permet d’éclairer les caractéristiques formelles du texte, notamment certaines « incohérences » souvent relevées. Tel est le cas du passage d’une narration à la première personne dans les deux premiers livres à une narration à la troisième personne dans les suivants. Figure centrale de la Fronde des princes dans les livres III et IV écrits en premier, La Rochefoucauld a emprunté au style des Mémoires militaires, avant de composer, une décennie plus tard, des Mémoires de cour sur son expérience dans l’entourage d’Anne d’Autriche. Il n’a jamais cherché à harmoniser l’ensemble dans un texte définitif. Les grands récits sur l’émergence du « moi » et du témoignage sont sans doute moins opérants pour expliquer cette mue du narrateur que l’idée d’une écriture fragmentaire, s’essayant à divers styles mémorialistes. Ce type de genèse est aussi propice à une réflexion plurielle. La Rochefoucauld s’essaie par fragments à représenter l’Histoire et son propre rôle dans celle-ci. Au fil du temps, sa position évolue, ne serait-ce qu’au plan politique. Le style acéré contre Mazarin, si frappant dans l’Apologie de M. le prince de Marcillac (1649), s’émousse lorsque ce pamphlet est repris dans les premiers livres des Mémoires. Les attaques contre Condé, son ancien maître, et contre la duchesse de Longueville, son ancienne amante, s’estompent progressivement dans les réécritures des trois derniers livres. Prenons un exemple de ce travail génétique. On lit dans les premiers fragments des Mémoires que la révolte de Condé fut inspirée par le duc de Lorraine. Comme un entrepreneur de guerre louant ses services au plus offrant, le duc exploitait la Fronde pour tâcher de récupérer ses états, confisqués par Louis XIII. On retrouve ici ce rêve d’indépendance autour d’une principauté, si cher au « prince » de Marcillac. Mais s’agissant de Condé, prince du sang, la comparaison avec Charles IV était clairement insultante : « ce qui sera difficile à croire d’une personne de sa qualité et de son mérite, écrit le mémorialiste, fut une envie démesurée d’imiter M. de Lorraine en plusieurs choses de sa façon, et particulièrement en la manière de traiter ses troupes et ses officiers. » Dans le manuscrit La Chapelle, l’auteur persiste et signe, indiquant que cette « envie démesurée » s’appliquait à la « façon de vie libre et indépendante » du duc. Mais le manuscrit Harlay témoigne de repentirs. Les adjectifs « démesurée », « libre et indépendante » disparaissent, puis, dans notre avant-dernière étape, l’ensemble du fragment est biffé. Il n’apparaît plus dans le manuscrit de La Roche-Guyon. Graduellement, et d’une manière qui n’est pas nécessairement linéaire, la visée polémique du frondeur déçu recule ainsi, entraînant avec elle la dénigration des cibles et les évaluations axiologiques. Celles-ci s’accordent mal avec une réflexion sur l’homme qui cherche moins à statuer sur les motifs des acteurs de l’Histoire qu’à faire miroiter ce qu’ils ont d’incertain et d’insaisissable, ces « terres inconnues » dont les Maximes entreprennent l’exploration avec des moyens différents. Sont généralement emportés dans ce mouvement les concepts alors utilisés pour dire le sens de l’Histoire. Les renvois à la providence, notamment, sont systématiquement escamotés. Les sentences sont éliminées pour, comme dans les Maximes, laisser à penser au lecteur. La Rochefoucauld va jusqu’à gommer l’évocation de son commanditaire et premier destinataire, marqueur générique des Mémoires, pour laisser le lecteur sans rival en l’installant au cœur de l’activité herméneutique. Il sera mis à l’épreuve par ce texte morcelé, parcellaire, troué, infiniment variant, seul à même de donner à lire l’anthropologie nouvelle élaborée par La Rochefoucauld. Le style de genèse modulaire des Mémoires correspond donc intimement à une manière de dire et de lire l’Histoire.
Delphine Amstutz : Comme tu le disais au début de cet entretien, tu as fondé ton édition des Mémoires de La Rochefoucauld sur un choix de témoins génétiques, mais, dans le second volume, tu présentes un nombre plus important de manuscrits, au-delà de ceux que tu exploites directement. Quels sont les enseignements de cet inventaire ? Dans quelle mesure les manuscrits des Mémoires nous renseignent-ils sur la circulation, la réception et la transmission du texte ?
Bruno Tribout : Cet inventaire sommaire est malheureusement incomplet. J’ai dû limiter mon enquête géographiquement, en me concentrant sur les bibliothèques de Paris et d’Île-de-France. Il faudrait la compléter en explorant les fonds des archives et des bibliothèques dans les autres régions françaises, mais aussi à l’étranger. Dans ce cadre restreint, j’ai néanmoins pu dénombrer environ soixante-dix manuscrits du xviie siècle, dont j’évoque les caractéristiques matérielles, le contenu et l’histoire de la conservation. Cela m’a permis de rassembler un échantillon significatif pour mon propos. Je voulais insister sur le fait que publier (tous les spécialistes des siècles anciens le savent), ce n’est pas nécessairement imprimer. Le livre offre certes un riche terrain d’observation pour étudier la diffusion et la réception des Mémoires, mais on se prive d’un outil d’analyse important si on se limite à ce mode de publication. J’ai donc tâché de compléter pour les manuscrits l’inventaire jadis établi par Jean Marchand pour les imprimés. Il en ressort que le texte a connu une intense circulation, orchestrée d’abord par le mémorialiste. À mes yeux, cette question n’est pas séparable de celle de la genèse. Au fil du temps, La Rochefoucauld a diffusé des fragments distincts de son œuvre auprès de publics divers. Les manuscrits nous renseignent ainsi sur les usages que l’auteur réservait à son texte et sur la manière dont l’écriture les préparait en amont. La famille apparaît comme un destinataire privilégié pour François VI. Madame de Liancourt possédait « ses Mémoires comme il les a faits ». Charles-François de La Rochefoucauld, marquis de Surgères conservait un « manuscrit infiniment curieux, étant original et le seul » (BM Versailles, ms. L. 139). La fabrique de l’authentique, on le voit, ne date pas des éditeurs du xixe siècle. Elle a débuté dans le cercle familial, qui avait intérêt à se poser en gardien d’une mémoire supposément malmenée dans les copies non autorisées. En réalité, dans ses diverses versions, le texte sulfureux de l’ancien frondeur embarrasse sa maison, alors que prospère la carrière curiale de son fils, François VII, surnommé « l’ami du roi ». La Rochefoucauld se place en porte-à-faux par rapport à cette destination familiale traditionnellement associée au « genre » des Mémoires. C’est aussi le cas du public politique appartenant au cercle condéen, auprès duquel le mémorialiste a fait circuler certains fragments de son texte. On peut songer au manuscrit du comte de Chavigny ou à ceux du château de Chantilly. À bien des égards, d’ailleurs, Condé peut apparaître comme l’archi-lecteur implicite des Mémoires. Avant l’accommodement du prince et le traité des Pyrénées, il est possible que la diffusion du texte ait pu être reçue par les condéens comme une manière de remotiver, pour le présent, certains aspects du discours frondeur, notamment l’alliance espagnole. Mais La Rochefoucauld s’était désolidarisé de Condé en 1653, et on a vu qu’il n’en brosse pas toujours un portrait flatteur. En allant à la rencontre de ces publics, qu’ils soient familiaux ou condéens, il y a donc chez le mémorialiste une part de bravade, qui n’est pas sans rappeler l’audace du moraliste. Les Mémoires, comme les Maximes, jouent avec leurs lecteurs et cherchent à les provoquer, non sans succès d’ailleurs, comme en témoigne l’histoire de la réception des textes. Il faut enfin mentionner la diffusion des Mémoires auprès d’esprits éclairés et de gens des lettres. Elle atteste des préoccupations esthétiques de La Rochefoucauld lorsqu’il pratique un « genre d’écrire » qui en paraît éloigné (au moins suivant la posture habituellement adoptée par les mémorialistes, que nos habitudes critiques ont relayée). Il envoya ainsi un fragment des Mémoires au Solitaire Robert Arnauld d’Andilly pour qu’il lui fasse part de son avis, « particulièrement sur la pureté de la langue ». J’ai déjà mentionné le manuscrit de La Chapelle-Bessé, secrétaire de la « Petite Académie ». Il faut ajouter à ces premiers lecteurs madame de Sablé et Jacques Esprit, avec lesquels La Rochefoucauld échangeait parallèlement des maximes. Un état du texte fut « revu avec le feu père Esprit, de l’Oratoire », frère aîné du précédent. Segrais en reçut aussi une version, qu’il dit avoir fait « brocher avec du papier blanc entre chaque page, où j’ai fait des corrections nécessaires en plusieurs endroits, suivant l’intention de monsieur de La Rochefoucauld ». On rêve de mettre la main sur ce manuscrit ! Ces premiers lecteurs triés sur le volet peuvent être considérés comme des co-élaborateurs du texte, ou plutôt des textes. Car jamais le mémorialiste n’a cherché à rassembler ni à harmoniser leurs contributions. Au contraire, certaines ont suivi leur propre chemin, donnant lieu à des formes de genèses parallèles. Cette diffusion fragmentaire est donc le pendant d’une écriture modulaire, dont elle n’est guère séparable à mes yeux. En outre, la diffusion manuscrite n’est pas uniquement le fait du mémorialiste. Elle déborde le cercle familier que je viens d’évoquer. Les nombreuses copies de l’imprimé en attestent. Elles furent encouragées par l’interdiction du livre, mais surtout, puisque celui-ci continuait de se vendre sous le manteau, par la valeur symbolique de l’objet-manuscrit. Ce support représente une mémoire vive, incarnée, transmise de la main à la main. Il se prête d’autant mieux à des usages singularisés. Ce qui m’a intéressé dans ces manuscrits, c’est l’agentivité éditoriale dont ils témoignent. On trouve peu de simples décalques du livre, et tout se passe comme si les copistes reprenaient à leur compte le mode de composition adopté par La Rochefoucauld. Le nombre et la disposition des fragments peuvent ainsi être modifiés pour s’adapter à des usages variés. Il s’agit souvent de rassembler des documents dans une optique historiographique, à la façon des recueils de pièces « pour servir à l’Histoire » dont les lecteurs du temps étaient friands. Ainsi, dans un manuscrit de la BnF (ms. fr. 13725), le passage des Mémoires évoquant la mort en duel du duc de Nemours est interrompu par une mazarinade sur ce sujet. Mais les modulations de l’œuvre ne sont pas que documentaires. Dans un manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève (ms. 789), on trouve un texte anonyme favorable à Mazarin, le Voyage de la Cour en Guyenne, dont la présence peut être attribuée à la volonté de faire contrepoids au discours frondeur. En supprimant ou en ajoutant certains fragments, les manuscrits peuvent alors témoigner d’une sensibilité politique particulière, proche de la cour, de la Fronde parlementaire ou encore du parti des princes. La nature modulaire et donc modulable des Mémoires signifie que chaque commanditaire peut former son propre manuscrit à son usage. Ainsi, les manuscrits qui ne renseignent pas directement sur sa genèse n’en apportent pas moins un éclairage intéressant sur la réception du texte.
Delphine Amstutz : Pour finir, comment conçois-tu, plus généralement, l’approche génétique d’un texte ancien ? Comment les questions soulevées par le dossier génétique de La Rochefoucauld pourraient-elles selon toi éclairer (ou non) d’autres écrits de soi de la première modernité ? C’est une approche intéressante car la plupart du temps, pour les textes anciens, on ne dispose pas de manuscrits d’écrivain, mais, dans le cas des Mémoires, on possède souvent ou des manuscrits autographes, conservés et transmis par les familles, ou des copies allographes (Retz, Saint-Simon, Aubigné, Fontenay-Mareuil, Brienne le Jeune…). Tu as coordonné un ouvrage sur les approches généticiennes des Mémoires, à paraître chez Champion. Quels sont les enseignements, les difficultés, les fruits de cette enquête collective ?
Bruno Tribout : Tu as raison de le rappeler, il faut revenir sur cette fausse évidence qui voudrait qu’il n’y ait pas de manuscrits ni de matériaux génétiques pour les textes des siècles classiques. Certes, la culture du naturel, masquant le dur labeur sous une facilité apparente, ne permettait guère la valorisation des esquisses, et la pratique des imprimeurs-libraires consistait à détruire les supports manuscrits une fois l’impression réalisée. Ce contexte a conduit la critique à pratiquer avec profit une « génétique virtuelle », comme l’ont fait Patrick Dandrey et Bernard Beugnot. Ce dernier propose de réaliser des « anamnèses génétiques » pour pénétrer dans l’atelier classique en explorant la mémoire rhétorique, générique et culturelle des textes. Les fruits de cette approche sont indéniables, mais ils ont parfois conduit à négliger les dossiers génétiques matériels. Ceux-ci existent bel et bien pour les textes anciens, et ils sont souvent extrêmement riches, pour peu qu’on en définisse les contours suivant des critères adéquats. Il convient en effet d’établir et d’interroger ces dossiers avec des outils théoriques et méthodologiques différents de ceux que l’on a proposés pour étudier les brouillons des xixe et xxe siècles, sur lesquels s’est construite la critique génétique. Pour la première modernité, ces outils restent en partie à élaborer et à mettre à l’épreuve. C’est ce à quoi s’emploient des équipes assez récemment constituées au sein de l’Institut des textes et manuscrits modernes. Je pense à celles dirigées par Anne Réach-Ngô et Guillaume Peureux pour les xvie et xviie siècles et par Nathalie Ferrand pour le xviiie siècle. À partir des problèmes que j’ai rencontrés dans le dossier génétique de La Rochefoucauld, j’ai voulu essayer de contribuer à ces entreprises méthodologiques en m’attachant plus largement au corpus des Mémoires. C’est un corpus singulier d’un point de vue génétique. Matériellement, d’une part, comme tu viens de l’évoquer, le mode de transmission des Mémoires fait qu’il subsiste aujourd’hui de très nombreux manuscrits exploitables. Mais ces textes se distinguent aussi parce que leur matière autant que leur écriture épousent les vicissitudes de la vie des auteurs, d’où leur dimension méta-génétique et la multiplication, dans ce corpus, de ce qu’on peut appeler des récits de genèse. Ces caractéristiques en font des objets intéressants à interroger de manière transversale afin de réfléchir à une génétique prémoderne. J’ai eu la chance d’être accompagné dans cette entreprise par une trentaine de spécialistes des Mémoires, dont les contributions couvrent divers types d’écriture mémorialiste des prémices de la Renaissance aux lendemains de la Révolution. Plusieurs préoccupations critiques se dégagent de ces études. Tout d’abord se pose la question des types de matériaux susceptibles de renseigner sur les genèses mémorialistes. Il en ressort la nécessité d’ouvrir les dossiers génétiques au-delà des brouillons qui ont habituellement retenu l’attention de la critique. Agendas, journaux, pamphlets, poèmes, ana, entretiens, confessions, testaments, marginalia, etc. peuvent constituer des avant-Mémoires. La reprise des lettres de Voltaire dans ses écrits mémorialistes en fournit un bon exemple. Notre enquête collective se penche également sur les méthodes employées pour décrire et analyser les processus d’écriture chez les mémorialistes. Plusieurs études s’intéressent en ce sens aux manuscrits de travail. On en possède de remarquables, comme pour L’Estoile, dont l’écriture des Mémoires-Journaux peut parfaitement être analysée à l’aide des opérations répertoriées par la tradition génétique : ajout, suppression, déplacement, repentir, etc. font ici figure d’invariants. Pourtant, il n’est pas possible d’utiliser ces outils dans tous les dossiers. Si les Additions de Saint-Simon au Journal de Dangeau ne sont bien entendu pas sans rapport avec le grand œuvre du duc et pair, les processus d’écriture à l’œuvre ici ne relèvent pas des catégories que je viens d’évoquer. Il faut donc se donner les moyens d’analyser des relations génétiques qui échappent aux outils traditionnels de la génétique. Un autre aspect du corpus illustre cette nécessité : les entreprises mémorialistes sont souvent menées parallèlement à d’autres types d’écritures historiographiques ou personnelles. Il en résulte des genèses transgénériques qui mettent à l’épreuve nos habitudes critiques, notamment en rendant poreux le partage entre texte et avant-texte. Ainsi, au sein du même manuscrit, le Journal de ma vie de Jacques-Louis Ménétra et son poème Mes souvenirs sont susceptibles de s’éclairer mutuellement si l’on renonce à modéliser leur rapport de façon linéaire suivant le schéma de l’œuvre et de son brouillon. Enfin, notre enquête collective interroge l’auctorialité des Mémoires d’un point de vue génétique. S’ils engagent parfois une écriture collaborative dès l’origine, les Mémoires impliquent souvent non seulement des genèses post mortem continuées par des héritiers de sang ou de cœur, mais aussi des genèses éditoriales fort complexes. Le célèbre incipit de Retz, dont on a fait un fragment définitoire du « genre » des Mémoires, n’est sans doute qu’une fabrication des libraires… À l’extension des dossiers d’avant-Mémoires correspond ainsi, à l’autre extrémité du processus d’élaboration des textes, la nécessité d’étendre l’analyse aux divers agents génétiques intervenant sur nos objets. Au-delà des Mémoires, ce travail collectif montre la nécessité d’adapter les outils de la génétique aux particularités des écrits de la première modernité. Il me semble généralement que bien des catégories issues de nos habitudes critiques, qui ont leur utilité par ailleurs, constituent ici un frein à l’analyse des processus d’écriture. Nous opposons volontiers texte et avant-texte, imprimé et manuscrit, autographe et allographe, authentique et apocryphe, mais ces dichotomies ne se révèlent pas toujours utiles pour l’étude de nos corpus. Pour les dépasser, je propose d’utiliser la notion d’espace génétique. Celle-ci permet d’ouvrir les dossiers génétiques au-delà des brouillons, d’analyser des mécanismes d’écriture non linéaires, de représenter les interactions complexes qui s’établissent sur la durée entre les divers co-élaborateurs des textes. Pour revenir finalement à notre point de départ, je souhaite surtout, grâce à cette notion, inviter à dépasser l’ordre textuel à deux dimensions imposé par les grandes entreprises éditoriales du xixe siècle. Celles-ci ont appauvri les dossiers génétiques des Mémoires et des productions prémodernes plus généralement. Or nous en dépendons encore largement, et l’une des conclusions de cette enquête collective est d’appeler à une réflexion sur l’édition de ces textes aujourd’hui.
Delphine Amstutz : Ce sera d’ailleurs l’objet du séminaire « Éditer les écrits de soi de la première modernité (xvie-xviiie siècles) », que nous co-organisons, toi et moi, avec Agnès Cousson, Jean-Christophe Igalens et Alexandre Tarrête, et qui permettra de poursuivre cette réflexion méthodologique sur la manière de lire et de faire lire nos objets.
Pour citer cet article
Delphine Amstutz, « Entretien avec Bruno Tribout à propos de son édition des Mémoires de La Rochefoucauld », dans Actualités des publications sur les écritures de soi (Sorbonne Université, 13 mars 2025), dir. Françoise Simonet-Tenant, EcriSoi, « Manifestations scientifiques », 2026, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/critiques/manifestations-scientifiques/6a1ed3ed8f775e89bfcbeaf8, page consultée le 1 novembre 2026.