La nouvelle édition de la Correspondance de Diderot
Il s’agit du premier des cinq volumes prévus de la Correspondance de Diderot dans ses Œuvres complètes. Ce premier volume couvre les années 1741/1742-1760. Après avoir souligné ses apports, nous en viendrons aux aspects de l’écriture de soi qui se révèlent les plus intéressants.
En quoi cette nouvelle édition diffère-t-elle des précédentes éditions de la Correspondance ?
Après une table des matières exceptionnellement détaillée et un cahier d’illustrations (p. vii-xxii et xxiii-xxxii) vient l’introduction générale (p. xxxvii-cxiii, avec en tête un sommaire lui aussi très détaillé). L’introduction commence par une description des sources manuscrites (lettres de et à Diderot), suivie d’un historique exhaustif des précédentes éditions de la Correspondance – à commencer par les lettres imprimées du vivant de Diderot – jusqu’à l’édition Roth-Varloot aux Éditions de Minuit (1955-1970). Tous les problèmes d’établissement du texte, et ils sont nombreux, sont exposés dans ce volume, comme à l’accoutumée, dans la longue note qui fait suite à l’introduction (p. cxv-clxi). On peut mentionner parmi ces problèmes la numérotation des lettres adressées à Sophie Volland ; les dommages causés par l’humidité ; les interventions du gendre de Diderot, M. de Vandeul, sur les autographes, pas toujours décelables au premier regard. Tout cela était déjà plus ou moins connu, mais est traité ici à nouveaux frais et illustré d’exemples de façon aussi détaillée que possible. Les variantes, grâce à ces exemples, sont sans doute plus parlantes (leur rédaction dans l’édition DPV est soumise à des normes parfois pénibles, mais la clarté y est toujours privilégiée).
Les notices sur les principaux correspondants (p. lxxv-cvi)
Ces notices étaient déjà l’une des exigences du projet initial de la Correspondance lorsque ce projet se trouvait sous la direction de Michel Delon. Annie Angremy reprit ce flambeau en 2006. Les recherches de cette dernière, mais aussi d’Emmanuel Boussuge et de Françoise Launay, ont fait passer ces notices de puissance en acte.
On sait qu’aucune lettre de Sophie à Diderot ne nous est parvenue, un aspect soigneusement étudié dans notre introduction (p. xli-xlii, xlvi-xlvii et cxvii-cxxi). Cependant, qui était Sophie, quelles étaient sa famille et sa parentèle, quelles étaient ses lectures, sa culture théâtrale, sans compter tous les textes que Diderot lui fait lire, qu’ils soient de lui, de Voltaire ou de bien d’autres de leurs contemporains, tout cela est minutieusement détaillé sur près de vingt pages, assorti de précieux arbres généalogiques dus à Françoise Launay, arbres qui éclairent aussi toute la famille langroise du philosophe.
La notice sur Grimm offre elle aussi une précieuse synthèse qu’on ne trouve pas ailleurs sur ce personnage capital. Damilaville fait également l’objet d’une notice détaillée, ce qui n’était pas le cas jusqu’alors.
Parmi les grands absents de cette correspondance, on remarque notamment le baron d’Holbach et tout le courrier concernant l’Encyclopédie, des dizaines et des dizaines de lettres certainement brûlées après réception.
Aspects plus particulièrement commentés
On peut citer ici les lettres à Anne-Toinette Champion (future épouse du philosophe) des années 1741-1743 ; les lettres en rapport avec l’incarcération de Diderot à Vincennes ; le peu qui nous reste de la correspondance sur l’Encyclopédie ; toutes les lettres à la famille ; la correspondance entre Diderot et Rousseau et la rupture entre les deux hommes, et aussi toute la correspondance avec Mme d’Épinay.
Les magnifiques lettres à Sophie reçoivent le commentaire attentif, détaillé et contextualisé qui leur est dû. Elles représentent évidemment dans ce volume la part du lion.
Les 300 lettres « fantômes » (matérialisées dans la Table des matières par trois astérisques ***)
Il faut savoir que sur un total de 255 lettres éditées dans ce volume, seules 33 sont adressées à Diderot, ce qui est très peu pour une correspondance passive. Cette impression d’une correspondance unilatérale est très atténuée, dans notre édition, par la prise en compte des « lettres fantômes », c’est-à-dire des lettres manquantes, mais cependant connues (ou décelables) par de seules allusions ou de courtes citations. Jean Varloot avait déjà retenu, dans le tome XVI de l’édition Roth-Varloot, les lettres fantômes concernant des échanges de Diderot avec Voltaire et Rousseau, comme l’avait fait avant lui Ralph Leigh dans son édition de la Correspondance de Rousseau. Annie Angremy a étendu cette démarche de façon systématique, en signalant très concrètement par trois astérisques, mais aussi en commentant parfois de façon détaillée ces lettres perdues, ce qui permet d’enregistrer plus exactement et de façon plus vivante les échanges de lettres tels qu’ils ont réellement eu lieu, au point de souvent permettre la reconstitution d’une chronologie rigoureuse de ces échanges. En regard des lettres à Sophie Volland, pour ne prendre que cet exemple parmi d’autres, ce sont ainsi soixante lettres reçues par Diderot (mais que nous n’avons pas) qui surgissent, avec parfois des éléments permettant de reconstituer en partie leur contenu. Plusieurs correspondants non identifiés jusqu’alors font aussi leur apparition, si bien que la prise en compte de ces « lettres fantômes », au nombre de 300, étoffe notablement la densité du réseau épistolaire de Diderot.
Si vous êtes restés très attentifs, vous me direz que j’ai parlé tout à l’heure de 255 lettres, et non de 555. C’est que nos 300 lettres fantômes sont précisément des fantômes, puisqu’elles ont disparu. Ce volume contient donc 255 lettres publiées et 300 lettres fantômes.
La datation des lettres
La datation des lettres a souvent été un véritable défi. L’analyse de leur matérialité (traces de cachet, marques de la petite poste), ainsi que le fait de tenir un compte aussi exact que possible des échanges avec Sophie, nous a amenés à offrir nombre de nouvelles dates par rapport à celles proposées dans l’édition Roth-Varloot. Ces changements ouvrent quelquefois de nouvelles perspectives pour la compréhension de l’œuvre même de Diderot. C’est le cas pour La Religieuse et la traduction du Joueur, dont l’histoire est à revoir en fonction des nouvelles dates attribuées aux lettres à Mme d’Épinay. Ces modifications, explicitées dans l’annotation des lettres, peuvent aussi être visualisées grâce à nos tables.
Des tables nombreuses et des titres courants détaillés permettent en effet de naviguer et de s’orienter plus à loisir dans cette correspondance : tout d’abord une table des matières minutieusement établie lettre par lettre et année par année, qui s’étend sur quinze pages (p. vii-xxii). Bien sûr, une table de concordance entre l’éd. Roth-Varloot et la nôtre – et inversement (p. cxxxix-clxi) : c’est la seconde de ces deux tables qui fait le mieux apparaître les lettres fantômes. De plus, en fin de volume, une table des correspondants de Diderot (p. 965-971) ; deux tables des incipits, l’une par ordre alphabétique, l’autre lettre par lettre (p. 987-1000) ; et un index des notes lexicales (pp. 973-985), pittoresque témoin du langage du xviiie siècle et des habitudes langagières de Diderot et de ses correspondants.
L’écriture de soi
L’extrait de la lettre du 15 juillet 1762 qui suit est sans doute le passage où Diderot inscrit le plus explicitement sa correspondance avec Sophie dans un projet de sincérité qui rappelle par plusieurs traits celui de Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions. Geneviève Cammagre1 ou Michel Delon (voir ci-dessous) ont souligné la parenté des deux démarches dont il est tentant (et légitime) de chercher l’origine dans les discussions de deux grands écrivains qui furent, un temps, les deux plus grands amis du monde – « J’exécute sans m’en apercevoir ce que j’ai désiré cent fois », écrit Diderot, ce qui atteste l’ancienneté de l’idée, au moins de son côté. Cette idée mûrit du reste en parfaite indépendance chez les deux hommes puisque, bien sûr, en 1762, Diderot ignorait que Rousseau rédigerait des Confessions et Rousseau ne connut jamais le contenu des lettres amoureuses de son ancien ami. L’écriture autobiographique s’ancre aussi dans les deux cas, à n’en pas douter, dans la lecture des Essais de Montaigne dont les deux hommes (et Sophie Volland elle-même) furent de grands lecteurs. En quelques lignes, ce fragment de lettre permet de faire plusieurs parallèles très significatifs, ce que les notes tirées de notre édition de la Correspondance (un peu adaptée pour la circonstance) soulignent. Si d’une certaine manière, on peut donc parler des lettres à Sophie Volland comme des Confessions de Denis Diderot, il s’agit cette fois-ci de confessions adressées, ce qui change tout.
Combien j’ai de choses à vous dire, les unes gaies, les autres tristes. Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie. J’exécute sans m’en apercevoir ce que j’ai désiré cent fois. Comment, ai-je dit, un astronome passe trente ans de sa vie, au haut d’un observatoire, l’œil appliqué le jour et la nuit à l’extrémité d’un télescope, pour déterminer le mouvement d’un astre, et personne ne s’étudiera soi-même, n’aura le courage de nous tenir un registre2 exact de toutes les pensées de son esprit, de tous les mouvements de son cœur, de toutes ses peines, de tous ses plaisirs ; et des siècles innombrables se passeront, sans qu’on sache si la vie est une bonne ou une mauvaise chose, si la nature humaine est bonne ou méchante, ce qui fait notre bonheur et notre malheur. Mais il faudrait bien du courage pour ne rien celer. On s’accuserait peut-être plus aisément du projet d’un grand crime, que d’un petit sentiment obscur, vil et bas3. Il en coûterait peut-être moins pour écrire sur son registre, J’ai désiré le trône aux dépens de la vie de celui qui l’occupe, que pour écrire Un jour que j’étais au bain parmi un grand nombre de jeunes gens, j’en remarquai un d’une beauté surprenante, et je ne pus jamais m’empêcher de m’approcher de lui4. Cette espèce d’examen ne serait pas non plus sans utilité pour soi. Je suis sûr qu’on serait jaloux à la longue de n’avoir à porter en compte le soir que des choses honnêtes. Je vous demanderai, à vous, Diriez-vous tout. Faites un peu la même question à Uranie5 ; car il faudrait absolument renoncer à un projet de sincérité qui vous effrayerait. Pour moi, dans l’éloignement où je suis de vous, je ne sache rien qui vous rapproche de moi, comme de vous dire tout et de vous rendre présente à mes actions par mon récit.
Il est important de souligner que, comme on vient de le voir, le projet de sincérité concernait aussi Sophie Volland. En l’absence totale de ses lettres, on ignore bien sûr si elle fut effrayée par cette idée.
On trouve ailleurs dans la correspondance de nombreuses formulations évoquant cette dimension autobiographique. « Vous me rendez attentif à tous les moments de ma journée. Un dévot qui doit comptes à son directeur de ses pensées, de ses actions et de ses omissions ne s’épie pas plus scrupuleusement » (lettre du 5 août 1762).
Adieu, mes bonnes et tendres amies, que j’aime d’autant plus que je fais pour vous deux, ce que les dévots font pour Dieu, tout pour se rendre agréables à lui. Vous êtes le terme de mes pensées et de mes actions. S’il se présente quelque chose de bien à faire, je le fais et je dis, Elles le sauront et elles m’en estimeront davantage. On pourrait être plus généreux ; mais votre éloge m’est trop doux, pour que je puisse m’en priver. Il est vrai que la chose dite, votre éloge entendu, ma récompense est perçue et la chose parfaitement oubliée (lettre du 14 octobre 1762).
« Je ne me suis soucié que de les faire longues [mes lettres] ; j’ai voulu vous occuper longtemps ; j’ai voulu que vous me suivissiez pas à pas ; j’ai voulu vivre sous vos yeux. Je ne tuerai pas non plus une puce, sans vous en rendre compte » (lettre du 18 juillet 1765). Le 24 août 1768, Diderot écrit encore après avoir rendu compte de son temps : « Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j’étais à confesse », etc. Sur le lien entre le projet d’autobiographie par lettres et ce que Diderot appelle son « journal », on peut se reporter encore la lettre du 22 août 1762.
Roman et histoire de soi, Paris, Champion, 2000.↩︎
Michel Delon a souligné l’utilisation du même terme dans les Rêveries du promeneur solitaire, dans un contexte analogue où le projet autobiographique est mis en parallèle avec l’activité de relevé scientifique : « Je ferai sur moi-même à quelque égard les opérations que font les physiciens sur l’air pour en connaître l’état journalier. J’appliquerai le baromètre à mon âme, et ces opérations bien dirigées et longtemps répétées me pourraient fournir des résultats aussi sûrs que les leurs. Mais je n’étends pas jusque-là mon entreprise. Je me contenterai de tenir le registre des opérations sans chercher à les réduire en système » (Rousseau, I, 1000-1001 ; Michel Delon, Diderot cul par-dessus tête, Paris, Albin Michel, 2013, p. 177).↩︎
Dans Les Confessions, Jean-Jacques Rousseau, lui aussi, situe là, dans le fait de dire « ce qui est ridicule et honteux » (Rousseau, I, 18), le pas le plus difficile, le pas décisif qui garantit la sincérité du projet autobiographique.↩︎
Dans les Essais sur la peinture, Diderot associe aussi la tentation d’un désir homosexuel et l’évocation de l’Antiquité : « Ainsi je ne puis m’empêcher de croire que lorsque le peuple assemblé s’amusait à considérer des hommes nus aux bains, dans les gymnases, dans les jeux publics, il y avait sans qu’ils s’en doutassent, dans le tribut d’admiration qu’ils rendaient à la beauté, une teinte mêlée de sacré et de profane, je ne sais quel mélange bizarre de libertinage et de dévotion » (DPV, XIV, 379). Sur les différentes évocations chez le philosophe « d’un désir qu’on a pris l’habitude de nommer au xxe siècle homosexuel », voir Michel Delon, Diderot cul par-dessus tête, op. cit., p. 118-121.↩︎
Surnom de la jeune sœur de Sophie, Marie Charlotte Volland (1730-1768), épouse de Jean Gabriel Le Gendre.↩︎
Pour citer cet article
Didier Kahn, « La nouvelle édition de la Correspondance de Diderot », dans Actualités des publications sur les écritures de soi (Sorbonne Université, 13 mars 2025), dir. Françoise Simonet-Tenant, EcriSoi, « Manifestations scientifiques », 2026, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/critiques/manifestations-scientifiques/6a202e598f775e89bfcd13ce, page consultée le 1 novembre 2026.