Toulet, Paul-Jean
Pau, 1867-Guéthary, 1920
Né à Pau de parents d’origine béarnaise établis à l’île Maurice, Paul-Jean Toulet perd sa mère à la naissance et est élevé par son oncle et son grand-père, dans une grande villa de la banlieue paloise qu’il évoquera à plusieurs reprises avec nostalgie dans son œuvre. Après son baccalauréat, il rejoint son père à Maurice où il reste trois ans, jouant au dandy et accumulant les conquêtes féminines. Sur le chemin du retour, il s’arrête un an à Alger où il collabore à un journal, avant de revenir dans sa maison de Carresse, près du gave, reçue en héritage de sa mère. Il partage alors sa vie entre le Béarn, le Pays basque, le château de La Rafette près de Bordeaux où demeure sa sœur, puis en 1898, après avoir épuisé sa fortune, il s’installe à Paris où il tente de gagner sa vie avec sa plume. Il collabore à diverses revues et part six mois en Indochine couvrir l’exposition de Hanoï de 1902-1903. En une quinzaine d’années, tout en menant une vie boulevardière et salonnarde, il écrit plusieurs romans – Monsieur du Paur, homme public (1898), Le Mariage de don Quichotte (1902), Mon amie Nane (1905) – puis collabore pendant quelques années avec Willy. Ces romans et le dernier, plus tardif, La Jeune Fille verte (1920), lui assurent une certaine notoriété. Il est aussi reconnu par une nouvelle génération de poètes et travaille à réunir ses Contrerimes publiées en revue, mais le projet se trouve suspendu par la guerre ; le recueil ne paraîtra qu’après sa mort, en 1921.
Toulet commence un journal à 17 ans, en 1884, mais ne le tient pas de façon régulière. C’est pour l’essentiel un journal de voyages, rédigé à Maurice (1885-1888) puis Alger (1889), en Espagne (mars-avril 1891), à Londres (fin 1899), en Belgique (avril 1902), un peu plus longuement en Indochine (de novembre 1902 à mai 1903) ; c’est plus ponctuellement un journal d’observations au fil de ses itinérances dans le Sud-Ouest, ou à Paris de façon un peu plus suivie à la fin de sa vie. Le voyage ouvre dans son existence un temps circonscrit qui aiguise son regard. Les paysages s’y donnent à lire comme des tableaux : « la baie d’Along est un spectacle, qui déçoit d’abord, tellement l’on sent que c’est le sublime-même, pour tous les gens qui font de l’aquarelle… » (1903). Au risque du cliché, le diariste à la fois séduit et distant compose poétiquement dans le journal une vue qui l’a arrêté, qui l’a ému. Car le plaisir de la sensation se trouve mêlé à la douleur de la nostalgie « tellement aiguë parfois qu’on en pleurerait » (1889). Les paysages offerts par les voyages rappellent les lieux aimés et ceux où l’on a aimé : « Je sais un homme qui ne devrait jamais voyager. Il n’est place où il ait passé qui ne lui serre le cœur de ne plus la revoir – depuis ce flamboyant violet de Maurice et les jupes claires de J… de S. R. – jusqu’au bruit des châtaignes bouillant dans la cuisine de grand’mère, l’odeur des pignades qu’on brûle à Bayonne, les rossignols de l’Alcazar, l’opium dans la nuit spacieuse du vert Tonquin, ou ce bec de gaz de l’avenue de Friedland qui jetait sur un mur l’ombre du platane sur lequel je baisais vos lèvres, ô Charichlée, petite fille de Carresse à qui des papillons volaient autour de la tête – et moi autour de qui bruissait l’Atlantique moins amer que de penser au passé » (1907). La mélancolie est vive, la fantaisie souvent chatoyante, mais la note de journal peut aussi se faire plus ironique, particulièrement devant les scènes de la vie parisienne comme les grands bals sodomites de la Mi-Carême (1898 et 1899) ou l’Exposition universelle de 1900 : « Je suis content d’être allé au Petit Palais. J’y ai vu une dame plantureuse et haute, carapaçonnée d’un satin rose métallique, pareille à un scarabée fabuleux. » Toulet saisit des instants, des impressions, des images qui suspendent le temps ordinaire, jettent un trait de lumière sur la grisaille des jours, mais il ne laisse qu’assez peu percevoir la trame de son existence. La seule dimension du quotidien intime présente dans le journal est, dans sa jeunesse, celle de ses conquêtes féminines : à la fin de son séjour à Maurice, le diariste y évoque la manière dont il séduit les jeunes femmes, et en Algérie, il enregistre les noms des femmes avec lesquelles il a des relations et le moment où il a réussi à passer une nuit avec elles. Ces quelques passages sont cryptés selon un code assez simple qui associe un chiffre à chaque lettre de son nom, et qui a été déchiffré en 1995.
À partir de 1899, soit quinze ans après le début du journal, et jusqu’en 1910, Toulet rédige des « lettres à soi-même ». En voyage le plus souvent mais parfois aussi de chez lui, il s’envoie au fil des années 63 lettres ou cartes postales qu’il conserve ensuite. Le poète avait peut-être l’intention d’en faire un petit volume comme le rapporte Martineau, leur premier éditeur, quelques années après la mort de l’épistolier, mais il n’a pas mené ce projet à bien, peut-être du fait de son originalité ou de son caractère peu sérieux. La lettre à soi-même est évidemment une forme expérimentale, indépendante du journal et qui s’écrit dans ses vides : il n’y a jamais recouvrement entre les deux pratiques. Dissociant l’épistolier du destinataire, Toulet s’adresse la parole sur un ton familier et se raconte ce qui lui est arrivé, reconnaît une erreur, décrit un paysage, s’abandonne à la poésie du souvenir, ouvre une réflexion sur la postérité littéraire, voire se reproche de ne pas répondre à ses courriers. L’incongruité de l’échange se combine à l’apparence faussement sérieuse du courrier, à l’expression mélancolique et aux images poétiques qui font écho aux Contrerimes. Car comme les entrées de son journal, les lettres à soi-même sont souvent proches du poème en prose, soit que l’auteur s’arrête devant un paysage, soit qu’une sensation ou une émotion en réveillent d’autres du passé : de sa jeunesse à Maurice ou de son enfance. C’est que les lettres sont un jeu avec ce que l’on peut dire de soi sous l’inspiration de l’instant, dans la distance à soi et la retenue de l’aveu impossible : « Qu’un hasard de sensation, – le chant des coqs, un fruit qui sent bon, le chant furtif d’une fontaine, – évoque sur les bords de mon âme, Carresse aux arbres balancés; tout de suite je revois le pays, les roses thé qui pendent, les grappes de Malaga ou bien c’est à travers un jour d’orage jaune et noir, le Gave que j’écoute bruisser continûment, – oui, c’est Carresse, ô Prahly, tendre Prahly, et vous dont je ne dirai pas le nom, après l’Histoire ; c’est Carresse, où longtemps avant que n’aient battu vos cœur futiles, je promenais tout enfant, sous les platanes frais, cette mélancolie qui embrassait le monde. » (5 février 1910).
Bibliographie
Primaire
Toulet Paul-Jean, Œuvres complètes, éd. Bernard Delvaille, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1986, 1534 p.
Toulet Paul-Jean, « Journal de voyage de Toulet. Édition du manuscrit conservé à la Bibliothèque municipale de Pau », Revue de Pau et du Béarn, no 22, 1995, p. 441-487.
Critique
Pour citer cet article
Michel Braud, « Toulet, Paul-Jean », dans EcriSoi, « Dictionnaire en ligne », 2026, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/bibliotheques/dictionnaires/6a185b418f775e89bfc25582, page consultée le 2 novembre 2026.
Publication : 2026