Deuxième cahier (août 1862-mars 1863)
Présentation
À l’ouverture du second cahier1, dont nous ne donnons ici que quelques extraits choisis, Gabriel Tarde formule une adresse à un hypothétique lecteur, et livre un véritable contrat de lecture : il faut, pour le lire, ouvrir son âme, pareillement à lui ! Cette âme qui « s’écoute sentir » non seulement livre ses secrets, mais elle vise, à travers la connaissance de soi, la connaissance des autres âmes, celle de l’homme. Malgré son ophtalmie, Tarde lit avec avidité le Journal de Maine de Biran, ses préoccupations de métaphysicien s’accentuent, sa méthode se précise, et les notations sociologiques se poursuivent (la mode, la conversation…). Amoureux, il disserte sur l’amour et le désir, sanglote beaucoup… Nous a particulièrement frappée une première occurrence de l’usage du mot « dépression » au sens moral.
Texte
Deuxième cahier
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(Août 1862-Mars 1863)2
[fo 1 ro]
(Du 29 août 1862-au 7 mars 1863)
Études psychologiques
sur moi-même.
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(Suite.)
N.B. Toi qui ouvres ce cahier, ne lis pas ! ou bien ouvre ton cœur à cette âme qui, pareille a ce cahier, s’ouvre à toi dans ces pages intimes. Que contiennent ces pages ? Des secrets ? Oui. Mais surtout des observations lentement recueillies, des plaintes et des enthousiasmes rapidement épanchés ; les confidences d’une âme qui tantôt se fouille, tantôt se complait à se mirer, tantôt dans sa solitude, se dédouble pour dialoguer avec elle-même. Tu ne trouveras à cette lecture nul intérêt. Que t’importe la trace des impressions qui passeront dans mon cœur ? Que t’importent l’écho, les modulations évanouies de mon âme ? Si tu as les nerfs délicats, cette lecture t’irritera ; car tu n’aimes pas sans doute les gens qui s’écoutent ; or je suis une âme qui s’écoute sentir… Je m’écoute sentir ; non par une déplorable exagération de personnalité, non par un absurde égoïsme qui me tient enfermé en moi, mais
[fo 1 vo]
parce qu’il ne semble qu’il importe à l’âme, comme à une bonne maîtresse de maison, de savoir tout ce qui se passe chez elle ; parce qu’un homme n’est vraiment homme qu’à deux conditions : la première d’avoir conscience de tous les mouvements de son cœur, de tous les courants qui traversent son intelligence, de toutes les forces instinctives qui sollicitent sa volonté ; la seconde qui découle de la première : de passer de la connaissance de son âme à la connaissance de toutes les âmes, de se persuader qu’il n’est pas seul au monde à penser, à sentir, à souffrir, à vouloir, à aimer, mais au contraire, de voir dans ses idées le pâle reflet de l’universelle intelligence, dans ses amours l’image terne de l’universel amour ; de sympathiser ainsi de cœur et d’esprit avec tous ses frères, aussi conscient de lui-même que détaché de lui-même, se contemplant, n’adorant en lui-même que le miroir de tous ses semblables, le monde entier ; libre de l’instinct, libre de l’ignorance, libre aussi de l’égoïsme ; les yeux de l’intelligence et de la conscience décillés, et les portes du cœur grandes ouvertes !
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Fin février3
[fo 2 ro]
29 août 1862
Le plaisir d’écrire est un plaisir qui exige un effort –, et, qui plus est, la coopération d’un agent involontaire : l’Inspiration. Il s’y mêle toujours une certaine dose de répugnance, car l’effort lasse, et l’inquiétude, car on redoute toujours que l’inspiration vienne à défaillir. Cette inquiétude même est salutaire, comme l’émotion qui saisit l’orateur à l’aspect de l’auditoire, moitié troublé, moitié troublé, moitié vibrant de verve tumultueuse.
[fo 2 vo]
1er septembre 1862
(Les jours précédents, écrit une longue lettre d’une trentaine de
pages, émue, chaleureuse, qui m’a mis en verve - aujourd’hui fait éclore
près de 250 vers :) à la suite de cette intempérance
poétique, telle a été jusqu’ici, moment de mon coucher, la succession de
mes sentiments et de mes idées : d’abord la vibration enthousiaste s’est
prolongée et dure encore, produisant de fréquentes distractions, un
grand amour du silence, de la solitude, de l’entretien paisible avec ma
pensée. Le résultat de mon inspiration a donc été la concentration
taciturne et distraite, la promenade agitée et solitaire à grands pas ;
puis les rêves de gloire littéraire, la récapitulation et le bilan de
mes poésies bonnes à imprimer (!!!), l’ébauche et la préparation, et la
rumination diffuse et mêlée de nouveaux sujets de poésie à traiter ;
enfin le vide graduel de l’esprit, le refroidissement du cœur. À la
suite du vide, désir consécutif d’un nouveau remplissage. Car
Si l’appétit vient en mangeant, c’est-à-dire si plus on attire à soi,
plus on brûle d’attirer, il est également vrai de dire que plus on éclot
en dehors de soi, plus on désire éclore. Le potage appelle l’entrée,
l’entrée appelle le rôti, tout comme l’élégie appelle l’ode et l’ode
l’épopée… le gourmand est insatiable, le poète intarissable. L’un prend
sans cesse, l’autre toujours rend.
[…]
[fo 8 ro]
5 Septembre
Il a plu, le ciel est humide, les toits dégouttent et luisent de pluie. – Pas d’inspiration, refroidissement de cœur et rétrécissement d’esprit, deux phénomènes qui se lient étroitement.
[fo 8 vo]
11 Septembre
(Les jours précédents, distraction extérieure, expansion
extérieure de ma parole et de ma pensée. – Fêtes agricoles de Sarlat. –
Deux motifs à demi formulés me poussent en toute occasion à ces fêtes
bruyantes de monde : le désir de ne pas donner prise à l’accusation de
sauvagerie, et celui de me préparer par une courte période d’agitation
corporelle au repos du corps et à l’activité de l’esprit.
– Autre remarque un peu moins à ma louange : je me suis surpris en bien
des cas – l’avouerai-je ? – jaloux… Ce défaut est si commun qu’il
inspire à peu près toutes les conversations soit entr’amis, soit même
entre personnes étrangères. Médire de quelqu’un qui vous a déplu, de
concert avec un camarade que la communauté d’aversion envers ce
quelqu’un rend votre ami momentané, c’est un attrait ineffable,
irrésistible auquel on rêverait volontiers des heures entières… L’envie
produit deux effets différents suivant qu’elle s’attaque à un cœur
énergique ou faible : elle pousse le premier à un redoublement d’ardeur,
le second à une torpeur découragée.
– Je viens de lire, dans la Relation de Chardin4, un
chapitre sur les mœurs des Persans qui peut se
[fo 9 ro]
résumer en ces mots : les Persans sont mous, insouciants de l’avenir,
philosophes sur l’article des biens et des maux, dépensiers, tolérants
en matière de religion. Ces divers traits ne se suivent pas seulement,
ils s’enchaînent… _____
– Cet état de notre âme que l’on appelle
attention n’est pas fréquent. L’état habituel de l’âme est un milieu
flottant entre le sommeil et la pleine conscience du moi. Qui n’a
remarqué combien la pensée est un enfant indocile et volontaire, combien
il est malaisé de l’enfermer dans le cercle de Popilius5 et
que, en dehors de l’étau de la lecture qui le tient captive, et d’un
violent attrait de curiosité, elle échappe à toute domination de la
volonté ?
Il paraît simple de prime abord que la pensée se soumette à une
investigation suivie, continue, tendant à un même terme. De même il
semble tout naturel à l’enfant qui veut aller vers un objet de marcher
droit pour y arriver. Mais L’enfant ignore que la rectitude
du rayon lumineux qui de l’objet voulu frappe son œil, est le principe
et la cause de la rectitude de sa marche.
[fo 9 vo]
Ainsi celui qui raisonne ferme et droit ignore-t-il que le regard de
sa curiosité sans cesse, implicitement ou explicitement, attaché à la
vérité qu’il cherche à démontrer, est le principe et la cause de la
suite et de la fermeté de son raisonnement.
Mais que la curiosité s’éteigne ou diminue, que l’esprit veuille, à
certains moments où le regard de l’œil interne qui le dirige est
voilé, de s’appliquer à la poursuite d’une même
démonstration, au développement d’un même sujet ; observez alors ce qui
se passe. Malgré tous les efforts de la volonté, la pensée va tout de
travers, l’esprit en désarroi se remue dans la vide et les demi-ténèbres
de l’inconscience, à travers lesquelles, comme des rayons de lune à
travers de sombres feuillages, l’esprit il voit flotter en
lui de pâles fantômes du passé, des fragments de souvenirs, des tronçons
de phrases et d’idées, mille ébauches de songes auxquels le sommeil
physique seul fait défaut. Et si soudain le voile de l’œil
interne vient à tomber, si l’esprit se réveille en sursaut on est
tout étonné d’avoir suivi, dans les divagations de la pensée, une
direction si toute contraire à celle qu’on s’était imposée.
Qui n’a remarqué ceci ? Qui
[fo 10 ro]
ne s’en est étonné ?– Et (pour continuer la comparaison précédente)
qui n’a éprouvé un étonnement analogue, en jouant dans son enfance
au Colin s’il s’est jamais amusé à fermer les yeux tout en
marchant ? Après quelques pas, les rouvrant enfin, n’a-t-il pas vu
l’étrange déviation de sa route d’aveugle, bien qu’il se fût appliqué à
marcher toujours droit devant soi ?
Ces deux phénomènes ont une analogie évidente ; et, pour penser avec
suite, comme pour pro marcher avec suite
<droit>, j’admets la nécessité de voir, et de voir constamment, le
but où l’on s’avance. À moins cependant qu’on ne lise. Un livre en effet
vous tient accolé à lui comme l’aveugle à son guide. – Mais dans ce
dernier cas même, il est toujours préférable de savoir et de voir où
l’on va, on ne lit jamais mieux, avec plus de fruit, de rapidité et
d’intérêt, qu’en connaissance des conclusions finales de l’auteur.
– J’ai remarqué que ce phénomène de dispersion des idées malgré le
lien collecteur de la volonté ne se produit jamais plus entier
que’aux moments
[fo 10 vo]
de promenade solitaire, alors précisément que l’œil physique exerce
son pouvoir régulateur des mouvements de locomotion.
– Au point de vue moral, ces instants de demi-songe ont leur utilité.
L’esprit qui, du coin de l’œil, s’entrevoit dans ces états où les
réminiscences, les désirs, se mêlent avec une amusante incohérence, peut
observer les plans favoris, les idées chéries, les désirs caressés, qui
surnagent ou réapparaissent fréquemment sur cette mer de dissolution et
de confusion. Les bassesses cachées, les petitesses inavouées, les gros
et petits défauts, se montrent à lui tout à nu. Il rougit de se
surprendre rêvant complaisamment une maison de campagne, ou la chute
d’un de ses rivaux, ou la brioche d’un de ses amis, ou le sourire
d’une personne dont il désire l’amitié ; ou bien, le long d’un sentier,
gesticulant et balbutiant d’emphatiques paroles qu’il se figure
prononcer devant un auditoire de salon qui l’admire et l’applaudit… il
rougit, et il se promet de corriger son cœur, de brider ses désirs de
fortune, d’étouffer ses secrètes jalousies, de modérer son
amour-propre.
[fo 11 ro]
– Un des plus doux, des plus invincibles, et des plus funestes
penchants de l’esprit est de se complaire dans la délectation de ce
qu’il vient de produire. Il en savoure longtemps toute la grâce, en
pèse soupèse avec amo amour toute la valeur, s’y
réfléchit et s’y aime tout entier, jusqu’à ce que la réflexion lui fasse
une honte de cette faiblesse, et que l’amour-propre, plus fort que la
réflexion, lui montre une marque d’infécondité dans cet attachement
paternel à ses productions.
[…]
[fo 13 ro]
30 sept.
Ah ! Que je m’ennuie ! Mon état, s’il dure, va être intolérable. Je
n’ai de goût pour rien, ni pour la science, ni pour la spéculation
philosophique, ni pour la poésie dont je suis entièrement dénué, ni même
pour le sommeil, la seule chose à laquelle je me sente propre en ce
moment. À chaque mode de distraction que je me propose, il court en moi
un frisson terrible d’ennui, comme si je sentais de plus en plus
vivement à quel degré de stérilité, d’incapacité, de nullité, de
somnolence, d’inertie, je suis tombé ! Je suis épouvanté de me sentir
inamusable.
Que faire ? Je sens devoir être impuissant à tout faire, ne pouvoir
faire un pas sans être aiguillonné et ma volonté n’a plus la force de
tenir l’aiguillon.
[fo 13 vo]
4 octobre
J’aime, j’aime ! Hier, c’était la renaissance de la Poésie,
aujourd’hui c’est la renaissance de l’amour. J’aime, mon âme est creusée
d’un abîme, si profond qu’il lui donne le vertige, mais un vertige
voluptueux ! Ni mes lectures habituelles, ni les images érotiques, ne
parviennent à le combler. Mon âme n’est que désir, mon âme n’est que
souffrance, mon âme n’est que soupir ! Je voudrais… quoi ? Une chose
bien simple ; qu’elle ouvrit, compatissante, les bras à ma douleur, et
que là, sur son sein seulement affectueux, elle me permit de pleurer, de
pleurer sans fin : il s’accumule en moi des larmes ! après cela, je ne
sais si je désirerais autre chose ; – et si je le désirais, je sens que
mon sentiment changerait de nature.
Le désir érotique diffère profondément de l’inquiétude interne qui
m’agite. – Le désir érotique a pour plénitude et fin l’éruption d’un
fluide ; mon amour tend à se résumer et à déborder par un sanglot. Le
terme de l’amour
[fo 14 ro]
sensuel, c’est l’éjection, le terme de l’amour platonique, c’est le
sanglot.
J’aurais plaisir en ce moment à sangloter ! Mais pour atteindre à la
puissance du sanglot, il me faudrait me sentir aimé. Le sanglot
m’apparait en ce moment comme le déploiement de toutes les émotions
sourdes qui remuent en moi, comme l’explosion finale de mon cœur, comme
la rupture des liens qui entravent l’essor spontané de mes désirs
retenus dans leur élan par la crainte que j’ai de n’être pas aimé. Une
lueur d’espoir un peu vive tombant en moi, comme une étincelle sur du
salpêtre, me ferait, non pas frétiller, rire, mais sanglotter
[sic] ! C’est la plus forte expression, et le seul écoulement
possible, de mon état d’âme.
[…]
[fo 27 vo]
19 Nov.
Je me promenais aujourd’hui sur les hauteurs du Pech6
admirant cette clarté vive de la teinte des chênes verts,
maintenant jaunes et roux, croissant à mesure que la campagne se
décolore alentour ; cette teinte éclatante semblait le chant du
mélodieux concert des couleurs.
Tout en promenant, de rêveuses et poétiques pensées naissaient en moi,
non successives, non jaillies du même sol, c.à.dire [sic], du
même sujet, car le mouvement de la composition spontané n’est que
rarement suivi et continu ; et quand l’âme est émue, le vol de la pensée
poétique, léchée de son sein, s’arrête va, vient, court,
effleure toutes les fleurs, toutes les sources d’inspiration, mais ne se
pose longtemps sur aucune fleur, ne se désaltère avidement et pleinement
à aucune source. Des idées me venaient, je les recueillais éparses, et,
tout en continuant à papillonner, je les insérais dans l’herbier de mon
souvenir.
[fo 28 ro]
Mais, ma mémoire étant fort courte, j’ai voulu noter sur le papier
ces fugitives lueurs, qui me traversaient l’âme, j’ai voulu, – comme le
peintre qui note à l’aquarelle et à grands traits la physionomie
générale du paysage qui le séduit, pour se le rappeler plus tard et le
reproduire plus complet sur toile, – fixer l’image générale et
provisoire du coloris de mystique tristesse imprimé à la surface de mon
âme par la vue des couleurs d’automne.
Fâcheux accident ! mon crayon était absent de ma poche ! le stylet,
fixateur de ma pensée, s’était perdu !.
Qu’est-ce que l’homme, hélas ! dépourvu des instruments que la matière
lui fournit ? – Ce minime contre-temps a suffi pour éteindre toute ma
flamme, apaiser mon flot tout entier. En effet, craignant d’échapper les
idées récemment saisies et non encore apprivoisées, j’étais moins avide
d’en attraper d’autres ; je me souvenais du proverbe : qui trop embrasse
mal étreint ; et je redoutais
[fo 28 vo]
moins, comme il est naturel, de ne pas acqerir acquérir de
nouvelles richesses, que de perdre celles que je possédais ; on regrette
[illis.] plus ce qu’on a que ce qu’on n’a pas.
– Or le souci de conserver détruit absolument le désir et l’enthousiasme
des conquêtes. La vraie inspiration se manifeste par une insatiable
avidité, par une gourmandise inépuisable et sans cesse renaissante
d’idées non seulement copieuses, solides, succulentes, savoureuses, mais
variées, extrêmement variées. Dès lors que le même plat est resservi,
qu’après avoir touché à un mets le convive divin s’occupe de savoir si
on le laisse sur table ou si on l’emporte, c’est un signe que la faim
s’apaise, que l’enthousiasme s’évanouit.
L’inspiration n’est que l’âme à sa dernière puissance ; or l’âme
n’est que désir.
[…]
[fo 31 vo]
22 nov.
Les psychologues et les physiologistes ont beaucoup parlé et parlent encore des rapports de la psychologie à la physiologie, c’est-à-dire de l’âme au corps. ; mais, à côté de cette question s’en place une autre, à savoir, les rapports de la psychologie à la physique, c’est-à-dire de l’âme à la nature. Tandis que les premiers rapports défrayent, souvent bien infructueusement, la discussion des savants, les seconds ont été maintes fois découverts et analysés avec un grand charme, par les romanciers et les poètes.
[fo 32 ro]
Il resterait encore, pour être complet, à s’occuper des relations de
la psychologie à la physique.
Mais ces mots, rapports et relations, peuvent être pris en divers sens,
suivant qu’ils expriment simplement (cet
c’est-à-dire là le sens vulgaire et accepté)
l’influence de l’âme sur le corps ou du corps sur l’âme, ou de la
nature sur l’âme ; ou bien qu’ils signifient une ressemblance,
une analogie de constitution, de l’âme au corps ou à la nature.
Je n’ai vu, explicitement ou implicitement, traiter la question de la
ressemblance du corps et de l’âme que dans le P. Gratry. Il y a
du bon <et du vrai>, ce me semble, dans ses aperçus à ce
sujet.
Quant à la ressemblance de l’âme à la nature extérieure, elle est
implicitement contenue dans bien des élégies et rêveries poétiques de
ces temps-ci, mais nulle part formulée avec aplomb. Elle me paraît
cependant digne d’un sérieux intérêt. Et pour moi, je suis d’avis que
les résultats d’une étude sur ce sujet conduiraient à affirmer
scientifiquement dans les points essentiels l’analogie indiquée. Je me
fonde sur ceci. C’est la nature qui a été chargée
[fo 32 vo]
de faire naître, de provoquer en nous, par les tableaux qu’elle nous
offre, la conscience, c’est-à-dire la vision de l’âme par l’âme.
Et quel moyen plus simple, pour aboutir à cette fin, que de donner à
l’âme directe un miroir d’elle-même, d’où l’âme réflexe
sortira en la regardant ?
« Miroir éblouissant d’éternelle beauté, » a dit le poète 7.
______
[fo 33 ro]
28 novembre 1862
Dans les premières pages de son Journal intime, que j’ai hier
commencé à lire, Maine de Biran8 se plaint sans cesse du
flux continuel des impressions de l’âme. La pensée est trop juste pour
qu’on puisse la dire rebattue. Oui, tout en nous, tout en dehors de nous
s’écoule et passe. Nous sommes un vaisseau mobile sur des eaux mobiles
poussé par la mobilité des airs. Notre âme est une roue dont la
circonférence est en perpétuelle agitation. Mais le centre lui-même
est-il immobile ? le principe d’unité qui persiste au milieu de cette
diversité coulante, comme le fond solide d’une eau fluide, ne doit-il
pas à la grande mutabilité des flots qu’il supporte, sa réputation
d’immutabilité ? Son immutabilité prétendue ne serait-elle autre chose
qu’une lenteur relative de fluxion ? Ainsi le pivot autour duquel cet
univers opère sa révolution quotidienne se meut et gravite
lui-même.
Oui, à tous les traits de ressemblance entre le corps et l’âme que met
en relief le P. Gratry, il conviendrait peut-être d’ajouter celui-ci. Le
corps, ainsi que l’âme, est dans une incessante fluidité,
[fo 33 vo]
une inquiétude sans fin en renouvelle et vivifie toutes les fibres ;
nulle molécule n’y reste en place. Dans cette instabilité, un seul
élément est relativement stable ; c’est la forme, la forme que
chaque molécule a reçu en dépôt, comme dit Buffon, et qu’elle lègue à la
molécule qui lui succède. – Mais cette forme elle-même est-elle
inaltérable ? Ne subit-elle pas, dans ce passage de main en main, comme
une monnaie circulante, de lentes, mais profondes modifications ? C’est
ce qu’il est facile de vérifier, nul doute possible.
Or, l’âme ne serait-elle autrement chose que la forme,
dont nos impressions, nos idées, nos volitions fluides et changements
seraient la matière, les molécules ? La forme que nos idées, nos
impressions, nos volitions mourantes se transmettraient, non intacte,
mais altérée ?
Quoi qu’il en soit, je tire de l’aspect de cette transformation
incessante, de cette mobilité permanente, de cet essentiel et perpétuel
devenir, que nous présente le tableau de l’âme, le un
fondement légitime de nos espérances d’immortalité progressive.
En effet, notre âme est le théâtre de la transition, de la succession,
de l’évanouissement…c’est-à-dire, de
[fo 34 ro]
la mort ! Notre âme est un berceau, notre âme est un cimetière… nos
amours, nos espérances, nos idées, nos rêves, et nos désirs d’autrefois
y dorment ensevelis ! Un cimetière, un vrai cimetière ! Ah ! je m’y
promène souvent avec délices et tristesse, quand la solitude et le
loisir m’invitent au recueillement. Parmi toutes les tombes qui
m’indiquent la place où reposent mes morts chéris, il en est une surtout
qui m’attire et où ma fidèle pensée vient voler, se posant sur les
cyprès qui la dominent et que ma main a plantés. Cyprès sombres, élégies
attristées qui sont nés de ce sol funèbre arrosé par la Muse pieuse !…
Là je viens encore planter ou retailler quelque cyprès, là je vois sur
le froid marbre, les débris fanés des bouquets de poésie que j’y déposai
la veille, et je les remplace par des fleurs plus fraiches ; là me
sourit l’image de la vie éclose des débris de la mort…
Mais non ! ce n’est pas cette idée qui me console ! Dieu me garde d’être
jamais consolé de la perte de la conscience et du moi par la
pensée de circuler un jour dans la sève de l’arbre qu’on plantera sur ma
tombe… non, non ! je n’ai pas dit ma pensée plus consolante. – Quand
j’ai baissé quelque temps mon front
[fo 34 vo]
humide sur cette tombe où s’est endormi le plus chéri de mes morts,
mon amour unique d’enfance, je la relève… et je vois qui ? Entre les
cyprès se tient droite une blanche vision, une sorte d’archange
corporalisé ici-bas. J’ignore quel est son sexe, elle n’est pas nue, les
plis de sa robe de lys descendant jusqu’à terre où la boue ne la souille
pas ; sa tête radieuse émerge de ce vêtement de la pudeur, qui est aussi
celui de la surnaturelle beauté, et son regard au ciel dirigé émane
ardent d’un serein visage… c’est lui, c’est le glorieux ressuscité,
c’est mon amour ! non plus l’amour grossier et nu, ardent et troublé,
impur et terrestre qui vivait jadis et qui est mort. J’ai longtemps
pleuré ce dernier et je le pleure encore, mais par une habitude de mon
cœur. Il est remplacé, ou plutôt, c’est lui-même qui s’est épuré en
passant deans ce creuset de la Mort, et qui renait apothéosé,
baigné de spiritualisme et de divinité, ceint de l’auréole et couvert
d’un toit d’azur !
Il me tend la main, il me la serre, il me sourit en voyant que je pleure
encore, et me dit : « C’est moi ! Incrédule, c’est moi, toujours le
même, bien que purifié et théifié ! – Si tu n’en crois pas cette
dévorante
[fo 35 ro]
ardeur de mon regard, et cette perpétuelle érection qui l’aimante au
ciel, je te montrerai, comme Jésus à Thomas, l’éternelle blessure de mon
flanc !.. Et alors tu ne douteras plus ; en la voyant couler, tu te
diras : c’est bien mon amour qui souffre ainsi ! »
Et il ajoute : c’est ainsi que tu ressusciteras toi-même !
Je t’ai précédé dans cette œuvre de transfiguration que toute âme doit
accomplir ; tu me suivras ; tu monteras au ciel à ma droite, et nous
revivrons ensemble et à jamais !..
[…]
[fo 38 ro]
28 Nov.
Si les impressions seules étaient coulantes, fluides dans l’homme, passe encore ! Mais, comme le remarque quelque part M. de Biran, les croyances, les principes, participent de cette fluidité. Et de même qu’on plonge en vain dans le flot des impressions successives pour y chercher le moi absolument permanent et identique à lui-même, ainsi sous cette mobilité de nos opinions journalières qui se succèdent, brillent un moment et passent, l’élément immuable s’évanouit, m’échappe, les ténèbres et le vide restent seuls dans ma main. – En effet à quoi ajouté-je une foi absolue, pleine, inébranlable ? Je sens toujours qu’entre ma foi et les objets de ma foi, aussi bien qu’entre mon amour et les objets de mon amour, l’adhérence n’est jamais complète. Je m’appuie toujours,
[fo 38 vo]
sciemment ou non, sur le provisoire, pour m’élever à des croyances
définitives que je n’atteinds [sic] jamais. J’espère toujours
qu’en acceptant le douteux pour vrai, j’arriverai à l’incontestable. Il
ne m’est pas pénible d’échafauder l’erreur pour édifier la vérité. Je
vais courant dans le monde des idées, d’autant plus libre que je ne suis
pas de voie tracée, à la recherche d’analogies lointaines, de vues
générales que le vague de leur énoncé soustrait à la rudesse des
négations, dressant ça et là une tente nomade de [illis.]
touriste, sans demeure fixe, prompt à l’infidélité, non moins prompt à
l’adoration et à l’extase. J’ai fini par m’imaginer implicitement que le
nombre des considérations et des rapprochements pourrait suppléer à leur
poids. J’explore, je découvre, je note en touriste la beauté du site et
la diversité de mon admiration, j’admire en effet, puis je passe.
– Est-ce que vraiment je cherche quelque chose ? La vérité ? ou
m’amusé-je seulement à prendre de l’exercice ? – Et cependant j’ai
d’ardents désirs à certaines heures. Mais ils me sont des aiguillons à
errer plus que jamais.
[…]
[fo 48 ro]
Sarlat, 10 déc.
[…]
[fo 49 vo]
L’homme pensant, le solitaire méditatif, se pose bien des questions : En quoi consiste la distinction des êtres ? Existe-t-il un monde intelligible ? Qu’est-ce que l’âme ? Qu’est-ce que Dieu ? quel est le but du monde ? – Mais, de tous ces problèmes celui qui le préoccupe le plus, c’est peut-être celui-ci : quelle est ma valeur relativement aux autres hommes ? que penseront les autres hommes de mes idées ? – O fatal amour-propre qui, perçant le bois touffu de nos solitudes de ses traits aigus, nous irrite de tant de soucis !
_______
Ennui, profond ennui aujourd’hui. ____
[…]
[fo 54 ro]
19 Déc.
[…]
[fo 55 ro]
Plus que jamais j’ai soif de métaphysique et de réflexion profonde.
Ma soif de métaphysique a succédé à une soif, non plus vive, de poésie.
– On dirait que, de même que l’entretien du corps nécessite des éléments
tantôt solides, tantôt fluides, ainsi la nourriture de l’esprit doit se
composer, tantôt d’idées vagues, claires, brillantes,
miroitantes, ingénieuses, pour ainsi dire fluides, tantôt de réflexions
acharnées et profondes sur des sujets substantiels et solides. L’âme n’a
pas soif de métaphysique à proprement parler ; elle en a
[fo 55 vo]
faim. Elle a soif de poésie et de paradoxes.
_________
En quoi consiste cette faim de la métaphysique ? À ne
plus se payer de mots, à les creuser pour savoir si chacun d’eux
correspond à une distinction réelle des choses, à chercher à voir ces
choses elles-mêmes.
Dans ces moments de creusement opiniâtre, de perquisition acharnée,
d’approfondissement sans terme, il n’est pas possible de poursuivre la
recherche d’un seul problème. Dès qu’on a mis le doigt sur
l’un une difficulté, sur une antinomie, toutes les obscurités
de la raison s’affaissent ensemble sur le tableau de la
nature réalité présente aux yeux ; toutes les difficultés,
toutes les antinomies de la raison vibrent et se croisent, l’esprit
éperdu est éjeté [sic] dans le vide, hors de la sphère
humaine.
_________
[…]
[fo 57 vo]
Année 1863.
2 janvier 1863
On m’a reproché hier de manquer de jeunesse. On entend par jeunesse l’ardeur sensuelle, la chaleur superficielle qui dénote si souvent la glace du fond. Il faut être jeune en ce sens pour plaire au vieillard qui s’attribue avec un soin jaloux le droit exclusif, d’être sérieux et réfléchi. L’enthousiasme contenu, l’amour latent, le recueillement fécond des forces vitales sont inconnus à la plupart des hommes ; il faut, pour agréer aux yeux de l’âge mûr qui se souvient, en les amplifiant, de ses folies de jeunesse, il lui faut le spectacle de la jeunesse folle et vaine. Un jeune homme physiquement calme et ardent à l’intérieur blesse les yeux comme une exception sortie de l’ornière où ils <ont> jadis suivi le torrent. – Moi, je ne suis pas dans l’ordre, précisément parce que je ne suis pas livré au désordre corporel. Je déroge aux antiques usages, je n’accomplis pas avec la régularité banale du vulgaire les diverses
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phases de ma vie. Cette vie, si bien ordonnée par la coutume, et bien
divisée par la vulgaire sagesse – joujoux Collège et routine,
puis débauches et épuisements, puis calculs sordides et vil métier,
enfin inertie et infirmités – Cette vie, jusqu’ici, n’est pas la
science. J’ai cru pouvoir, sans manquer de respect à l’humanité, me
tracer un autre programme, restituer aux mots leur véritable sens,
secouer quelques préjugés, faire usage de ma raison pour diriger,
aiguillonner au besoin, mais non pour lâcher sans frein, les forces
vives de mon cœur. Viennent ensuite les étroits esprits dont la jeunesse
n’a jamais été qu’une dorure éphémère de surface, accuser ma précoce
vieillesse ! Vieux, moi ! Est-ce donc que je vous ressemble ?..
Je suis aigri, découragé ; oh ! où est-il pour moi ce point d’appui que
M. de Biran réclame ! – Aimer qui ? Je n’aime que des fantômes
que des ombres qui m’échappent. Je redoute l’isolement, père
de l’égoïsme, et je ne puis me faire à la société.
– Aimer qui ? Il n’est pas besoin de ce point
[fo 58 vo]
d’interrogation. J’ai une blessure au flanc, une blessure mortelle, une blessure dont je m’honore en secret, et que je caresse, non pour la guérir, mais pour la maintenir toujours fraîche. Je souffre et j’aime, c’est la vérité, mes longues douleurs me l’assurant… O Maï ! Maï ! Ne m’oublie pas ! Si tu es bonne, et c’est pour ta bonté que je t’aime. Si tu es bonne, garde-moi ma petite place dans ta pensée ! Mon cœur vierge, sur lequel tu ne t’es jamais penché pour me regarder le fond, t’a élevé un sanctuaire ; ton image y est ; je m’agenouille devant elle aux joies de souffrances, et c’est pourquoi je suis si souvent replié, comme l’égoïste, sur lui-même ! Maï ! Maï ! oh ! si tu m’aimais ! – Qui sait si tu ne m’aimes pas un peu ? J’en ai bien des doutes, mais celui-là est le plus poignant ! O Maï ! c’est autour de toi que gravitent et ma pensée et mon cœur, aux champs, à la ville, tu me suis partout, partout je t’emporte ; il est tel site entrevu par une portière de wagon que ton image, plus vive apparue où cet endroit m’a consacré ! quand je repasse la même image me
[fo 59 ro]
trouble et me voilà tout vibrant d’amour ! Maï ! Maï ! je n’ai que
toi au monde, après ma mère, à aimer ! c’est fait de moi, c’est fini à
jamais de mon cœur, quand, tu seras à jamais perdue pour moi !
Peut-être, dans l’espoir de t’apparaître ensuite plus séduisant et tel
que les jeunes filles aiment les jeunes gens de mon âge, peut-être,
uniquement par amour pour toi, eussé-je consenti à courtiser les filles
des rues ! Mais toi perdue, pourquoi feindre une libertine gaieté ?
Plutôt me réfugier au fond d’un cloitre ! Je finirai par là.
En écrivant ceci, je pleure, un bassin de larmes grandit en moi ; c’est
la seule liqueur que je verse avec volupté. Les pleurs larmes
soulagent, les pleurs larmes sont le baume naturel de toute
douleur ; elles sont amères, et cependant plus éblouissantes
que du miel. Maï ! Maï ! Si tu m’avais vu une fois pleurer, au lieu de
me voir si souvent rire, mon amour pour toi ne serait pas moindre, mais
les souffrances que ton souvenir me suscite seraient bien
adoucies !
– Que n’ai-je un ami ? que n’ai-je une amie ! que n’ai-je un objet
quelconque d’affection
[fo 59 vo]
solide et réciproque ; un second moi !
_________
Pour une cause ou l’autre, ma soirée est perdue. Je pleure à flots !
quoi donc ! me faudra-t-il renoncer à l’étude, à l’espoir de m’élever un
jour par l’intelligence et de tenir un rang honorable dans la société
des gens de cœur et de tête ? – Ma santé, mon embarras de fortune, mon
séjour dans cette ville maussade, sont autant d’obstacles à la poursuite
de cet objet de tous mes désirs. Seul ! sans ressources, sans affections
confidentielles, sans espoir même ! Quel triste état !
– Je pleure ! je pleure en apparence sans cause, et en réalité avec un
sujet vague et mal défini de pleurs ! Je pleure pour le plaisir de
pleurer, je pleure par faiblesse, je pleure parce que je sens tout vide
et triste, parce qu’il pleut au-dehors, parce qu’au-dedans de
moi le feu s’éteint, parce que nul ne me comprend, parce que je
crains d’être compris, parce que j’ai honte de la solitude, et que
j’hésite à me plonger dans le flot social. – Oh ! les clepsydres me
reviennent en mémoire :
–
[fo 60 ro]
un petit enfant – l’amour – pleure dans un bassin et chacun de ses
pleurs marque la fuite d’une seconde… symbole triste ! Chacune de nos
secondes entraîne une larme qui tombe, et c’est l’amour qui la
verse !.
– Ou je suis fou, ou je suis faible jusqu’à la niaiserie…
_________
[…]
[fo 60 vo]
5 Janvier 1863
Il y a est toujours un problème fondamental de
philosophie, une question philosophique, qui est l’objet
principal et continu de mes réflexions, vaguement agité dans mes
rêveries, parfois, mais rarement, creusé par une opiniâtre attention.
Dans le temps, c’était la grande question du libre arbitre, la seule que
j’ai quelque temps résolu résolument, bien que depuis diverses
considérations (plus ou moins fortes suivant les divers états de mon
esprit et de mon âme) aient ébranlé une conviction d’abord si ferme.
Plus tard (avant d’avoir lu Kant) j’aperçus quelques antinomies
rationnelles, et longtemps elles m’inquiétèrent ; je devins sceptique,
encore fataliste, et de plus partisan déclaré de la doctrine de
l’égoïsme inévitable. L’année dernière, l’inanité de la vie, bornée ici
bas, m’apparut telle que je tombai et restai longtemps plongé dans une
profonde tristesse, répétant sous mille formes la formule de
l’Ecclésiaste : omnia vanitas ! L’idée que l’individu est un
rouage renouvelable après un temps d’inappréciable durée, dans la
machine sociale qui même marcherait sans lui, me poursuivait et me
rongeait
[fo 61 ro]
partout… – Une réaction survint lentement (je résume) : un
débordement impétueux de chaleur d’âme m’entraîna peu à peu à substituer
le mot, puis l’idée, de providence, au mot et à l’idée de Destin.
J’entrevis quelques traits de l’harmonie des choses créées et de
l’intention divine qu’elles supposent, j’allais même trop loin dans
cette voie, au point de nier l’existence possible du laid et du mal.
L’évidence de est l’exception possible et réelle à ces lois
d’harmonie, de beauté, de bien, qui gouvernent le monde, m’a lui
postérieurement, et a rectifié cette théorie.
Mais jusque là la question de l’âme, la question de Dieu, celle même du
Devoir, m’avaient peu préoccupé. Cette dernière est en train de se
placer au premier rang des objets de ma méditation. La première, la
question de l’âme, m’a surtout accompagné ces vacances, résolue
immédiatement, avec l’imprudente affirmation du poète, par une
distinction radicale établie entre le moi et la nature. À la
suite, théories hazardées [sic], mais consolantes et non
dépourvues de sens, sur l’immortalité stellaire. – Ma
théodicée s’est ébauchée parallèlement ; elle marche dans la voie
du Progrès. Si je n’ai pas débuté par la recherche de Dieu, après un
long
[fo 61 vo]
circuit, j’aborde enfin cette capital mystère. Je
l’attaque par une voie indirecte. Dans ce moment-ci, la conception à
laquelle je m’attache pour la dégager lentement de ses ténèbres, c’est
la distinction (vulgaire, mais inintelligible au vulgaire) de l’ordre
idéal et de l’ordre réel, du monde intelligible et du monde visible,
des deux sens du mot possible9.
Ce résumé rapide et incomplet me prouve que les objets de nos
méditations ne se déroulent pas dans un ordre fatal devant le regard de
notre intelligence. Elles Ils se suivent par rang de
difficulté et d’importance. L’âme semble rouler avec ordre et méthode
autour des flancs divers des problèmes métaphysiques, comme autour d’une
source de lumière (malgré ses taches obscures) et dont elle
n’est jamais lasse de faire le tour !
________
[fo 62 ro]
15 Janvier
Je reviens de Toulouse, où j’ai acheté des livres. Entr’autres, un
ouvrage de M. Vacherot10, intitulé La métaphysique et la
science. Cet ouvrage, si je me trompe, exercera sur mon esprit une
influence très puissante, il me sera d’un grand secours…Je l’ai
feuilleté, j’en ai coupé les feuilles, avec le frisson de l’impatience,
avec la précipitation de la gloutonnerie… Que ne puis-je le dévorer d’un
trait ! – Ô inexprimable ravissement ! Ô rencontre providentielle ! Les
questions que je me posais naguère, on y répond ; les beaux livres de ma
bibliothèque dont je me croyais le seul et jaloux appréciateur, y sont
appréciés et loués ; mon amour-propre et ma soif du vrai y sont
également satisfaits… Satisfaite ma soif ? Non, j’exagère, mais calmée
au moins comme la soif du fiévreux par la goutte d’eau fraîche…
Satisfaite ? non, oh non ! Mais ravivée au contraire, mais atisée
[sic], mais développée, mais rendue plus que jamais insatiable…
Les portiques du monde
[fo 62 vo]
métaphysique, de ce séjour des ténèbres et de l’absolu, que je
pressentais si fort depuis deux ou trois mois, et vers lequel je
gravitais, [illis.] sans le savoir d’abord, depuis mon
détachement des théories fatalistes et matérialistes qui m’avaient
longtemps fixés, ces portiques s’ouvrent devant moi !
J’y nage en plein, confiant et faible, et heureux et dilaté, de ma
cramponner pour avancer au bras d’un nageur plus fort !
Oh ! que l’humilité intellectuelle est une grande vertu féconde en
sublimes jouissances ! qu’il est doux de se dire : le Progrès de
l’Esprit ne s’est pas arrêté à moi ; il est des têtes qui me dépassent ;
donc je puis monter encore ! et monter toujours, toujours plus
haut !
Ma dépression11 actuelle ne me décourage plus, car
je sens en moi le ressort d’un soulèvement possible, d’une émersion
possible dans l’avenir ! C’est ce ressort puissant qui m’emplit
d’ardeur, qui dilate ma poitrine.
Je ne suis pas seul au monde à penser ; je le savais déjà, mais
répétons-le nous sans cesse. D’autres pensent mieux, plus haut, plus
loin
[fo 63 ro]
et plus sûr que moi, de même que la portée du regard physique de
beaucoup de mes semblables excède la mesure de la mienne… Écoutons,
profitons, élevons-nous, non furtivement sur les épaules d’autrui, mais
soulevé par la main d’autrui en même temps que par le ressort
intérieur.
____
Vacherot, je le prévois, va détrôner en moi
le P. Gratry, et Jean Reynaud12, deux mystiques qui du
reste m’ont plutôt séduit que convaincu, écrasé sous le poids de leur
science que terrassé sous l’évidence de leurs the idées.
____
[…]
[fo 71 ro]
27 Janv.
[fo 71 vo]
Le matérialisme ne pourrait-il s’accorder à la rigueur avec la croyance en l’immortalité de l’âme ? Ceux qui disent que l’âme est née du corps, qu’elle est la fille du corps, ne savent-ils pas qu’il est dans l’ordre
[fo 72 ro]
que la fille survive au père ?
______
Notons ces trois vers de Brizeux13 dont chacun séparément forme un
sens si complet et si juste : « Aux autres il faut croire, il faut
croire à soi-même ;
pour qu’on nous aime aimer, aimer sans qu’on nous aime, Amoureux
par nature, amoureux par système14 ».
____
29 Janv.
[…]
[fo 72 vo]
Ennui, profond ennui.
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[fo 73 ro]
31 Janvier
Je viens de finir le dernier volume de la Métaphysique et la
science, par Vacherot. Ni mon intelligence, ni mon cœur n’y ont
trouvé pleine et entière satisfaction. —— L’influence de cet ouvrage a
été jusqu’ici de dissiper des brumes mystiques répandues les
sur mes croyances, de purger mon langage des phrases pieuses, presque
dévotes, qui sentaient le cléricalisme.
[…]
[fo 81 ro]
16 fév.
Hier <soir>, au grand étonnement de chacun, on a dansé… Dansé à
Sarlat !.. La veille, un de mes camarades se plaignait de cette éclipse
totale et si longue des bals dans notre ville. Avoue, lui dis-je en a
parte, que tu serais très fâché qu’on dansât demain… – Oui, me
dit-il à l’oreille, car je ne sais pas danser, ni toi non plus. – On
redoute, plus qu’on ne les désire, les occasions où il s’agit de se
produire, et où le plaisir dépend du succès. Un bal est un concours, et
tout concours est précédé d’une appréhension ; on l’amour y
marche sur les amours-propres plus douloureusement que sur les pieds, et
dans ces entrelacements si galants des quadrilles, se heurtent parfois
des rivalités jalouses. – On ne se plait dans le monde qu’à la condition
d’être aimable ou bien d’y entrer le cœur déployé, laissant son
amour-propre dans l’antichambre avec son pardessus.
Que le langage de la conversation soit pareil au vêtement, c’est-à-dire,
conforme à
[fo 81 vo]
la mode. Oseriez-vous entrer dans un salon avec un habit du dernier
siècle ou un costume de votre invention ? Non. Pareillement n’affectez
pas un style suranné ou d’une originalité bizarre. – Dans quel cas un
vêtement va-t-il bien ? Dans le cas où il voile les nudités du corps, en
laissant deviner les deviner les formes. De même le langage
de la causerie sera sera toujours convenable, s’i d’une
part il cache les parties honteuses ou inutiles à voir de la
pensée, et si, pour atteindre ce but, les mots qu’il admet ne sont ni
trop précis, ni trop indéterminés. Par exemple la
multiplication répétition fréquente du verbe faire, du
pronom ou et du substantif chose, pourrait-elle
fatiguer les auditeurs et entacher de vague la pensée ; d’autre part,
l’oreille de l’auditeur ne serait-elle pas moins choquée du fréquent
usage de termes techniques, vain luxe d’élocution qui rend jaloux celui
qui écoute, ou le fait rire.
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18 février
Depuis quelque temps la rêvasserie m’envahit ; je ne tiens plus les rênes de mon esprit et de mon cœur ; elles flottent sur le cou de ces aventureux
[fo 82 ro]
coursiers.
– L’homme d’études a toujours une méthode qui, à son insçu
[sic] peut-être, domine tout son travail et dirige ses efforts.
Depuis quelques jours, depuis quelque temps plutôt, ma méthode se résume
en une tendance continue à émettre sous une forme explicite tout e
ce que idée que je sens naitre implicitement en moi. – Je
m’habitue à écouter, d’une oreille de plus en plus affinée, sourdre au
dedans de mon esprit les idées naissantes, et aussitôt, averti par ce
sourd murmure comme par celui d’une source cachée, je gratte le sol et
le creuse pour la faire jaillir l’idée à la lumière.
– Malheureusement, mon ophtalmie émousse singulièrement la pointe de mon
attention et la finesse de mon ouïe.
Cette méthode n’est qu’une méthode particulière ; ma méthode générale
est contenue dans cette parole de Montesquieu15 :
l’esprit consiste à voir la ressemblance des choses dissemblables et la
différence des choses semblables. Cette méthode Elle se
décompose donc en deux procédés très distincts : voir le rapport des
choses dissemblables, premier travail de synthèse qui unit les idées
pour
[fo 82 vo]
les féconder et les éclaire en les approchant ; et : voir la
différence des choses semblables, travail subséquent d’analyse et de
critique, plus spécial aux esprits froids et sagaces comme le précédent
est plus propre aux imaginations chaudes et aux cœurs sympathiques. Ces
deux procédés se complètent. Je m’habitue, autant qu’il est en mon
humble pouvoir, d’abord à saisir les lointaines analogies et ensuite à
ne point m’arrêter là, mais à discerner sainement les deux
choses termes de la comparaison, afin de ne pas me leurrer
moi-même sur sa valeur. Généraliser, individualiser ; synthétiser,
analyser ; unir, distinguer ; double instrument de l’étude sérieuse et
consciencieuse qui cherche la vérité et non pas uniquement la pensée, la
vérité et non la vanité. Le malheur est que les grands généralisateurs
sont de mauvais critiques, et les grands critiques de mauvais
généralisateurs. Les uns se refusent à voir les analogies, par amour de
l’excessive et palpable clarté ; les autres, par dédain de l’observation
minutieuse, se refusent à voir les différences. Tous se trompent ; mais
l’erreur
[fo 83 ro]
des derniers me séduit mieux, je l’avoue.
_______
__________
20 février
Exprimons en deux mots ce que je voudrais devenir : un esprit synthétique, une voix symphonique, un cœur sympathique ! Symphonie, sympathie et synthèse : que cette trinité de termes enferme l’unité constante de mes vœux ! Embrassons d’un même coup d’œil le monde entier, pressons le tout entier sur notre cœur ardent, chantons à l’unisson du grand concert ! Que le lien intime et vivant de tous les êtres se révèle à notre intelligence, se fasse sentir à notre âme, s’exprime par notre voix ! –
[fo 83 vo]
21 février
Quand je me promène à grands pas dans ma chambre, fatigué de lecture,
ennuyé de mon inaction, j’observe que mes pas sont tous à peu près
égaux, isochrones. Cet isochronisme de mouvements dans une
machine si compliquée que l’organisation physique de l’homme
n’ suppose indubitablement la surveillance d’un régulateur
interne. Ce régulateur n’est pas un, il est triple. Il y a d’abord le
cervelet, coordinateur des mouvements de locomotion et sans
lequel la station droite nous serait impossible ; viennent ensuite les
yeux qui, par la propriété qu’ont leurs regards d’être
rectilignes, tracent à nos pas une voie droite et régulière, et sans
lesquels notre marche s’égarerait bientôt : si, en effet, tout en me
promenant dans ma chambre, je tiens un instant les yeux fermés, je vais
aussitôt <me> cogner à quelque meuble. Enfin, ce qui paraît moins
clair, l’ouïe concourt elle-même à la régularisation de notre
marche. Sans le cervelet, on tomberait ; sans les yeux, on ne marcherait
pas droit ; sans l’ouïe, qui, attentive au bruit de nos pas, ne
tolèrerait pas entr’eux une irrégularité de temps
inharmonique, nos pas, (bien que sûrs
[fo 84 ro]
et bien dirigés) seraient inégaux et bizarres. L’oreille que la
nature a douée de l’instinct du rhythme [sic] (de même que les
yeux de l’instinct de form l’harmonie des formes et des
couleurs, de même que la raison de l’idée de l’ordre) non
prévient ces bizarreries ; elle recueille le plus souvent à notre insçu
[sic], les divers bruits de nos pas, en apprécie l’intervalle,
et veille à ce que leur succession soit réglée, mesurée, posée, calme,
comme il convient à la dignité humaine. La danse, sans l’oreille, ne
serait pas possible…
– Dans ce moment-ci où j’écris, croirai-je qu’il soit tout naturel et
tout simple que mes lettres s’alignent avec ordre, à peu près parallèles
et de même grandeur ? Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me convaincre
que la correction, la régularité, l’ordre de mon écriture dépendent de
la vigilance incessante de ma vue. Ici l’oreille n’intervient pas ;
mais, en revanche, l’écriture est asservie aux lois d’un régulateur bien
supérieur, la raison, qui préside au défilé de ces signes de la
pensée.
____
[fo 84 vo]
Fin février 1863
Depuis une quinzaine de jours, depuis quatre ou cinq jours surtout,
mes yeux m’empêchent presque totalement de lire ; n’ayant plus cette
digue de lecture à opposer au débordement de la rêvasserie, je ne vis
plus ; je promène, ombre ambulante, pour m’occuper. Mon ennui est tel
qu’il ne me laisse pas même le goût de l’analyser un peu dans ce cahier.
– Me résignerai-je aux ombres qui se pressent sur mes yeux ?… Vienne la
mort si cet état doit durer !
___
fin février 1863
Comme il arrive périodiquement, ma plaie amoureuse s’est rouverte ce
matin ; depuis plus de quinze jours elle était fermée. J’ai passé au
moins deux heures dans mon lit à rêver, à imaginer de tendres dialogues,
à pleurer !
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[fo 85 ro]
Cet écoulement régulier d’amour ne serait-il pas une sorte de flux
menstruel de mon âme ? L’amour d’une femme ne m’aurait-il pas
féminisé ? Lors en effet que mon amour, mon maladif amour, se réveille,
et que le sang de mon cœur se traduit pas des larmes, je ressens cet
alanguissement, cet affaiblissement, cette défaillance totale que fait
éprouver aux femmes la réouverture de leur source intermittente. La
moindre contrariété externe m’irrite alors aussi vivement qu’elles en
pareil état.
– Doux rhythme [sic] de ma vie ! Puisse-t-il toujours cadencer
et attendrir la suite de mon existence ! Puissé-je ainsi jusqu’à la fin
de mes jours, renouveler de mois en mois aux pieds de celle que j’aime
mon oblation de larmes. Et la flo Puissent les flots
successifs de mon éternel amour, alternativement hauts et bas, ne
s’apaiser tout à fait que noyés dans le confus océan avec la dernière
expiration de ma poitrine inanimée ! ___
[fo 85 vo]
– Pour voir le fond des choses, pour avancer dans la recherche de la
vérité, la curiosité est insuffisante, il faut l’amour.
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28 février 1863
« Je sens que, pour être tel que j’aspire à être, pour user
convenablement de mes facultés, il faudrait certaines conditions
organiques, ou extérieures et supérieures à ma volonté, plus favorables
que celles auxquelles je suis soumis, et j’avance dans la vie, toujours
luttant, faisant des efforts pénibles et presque toujours superflus dans
cette attente ou cet espoir d’un état meilleur et qui ne vient pas. »
(M. de Biran)16
Ces paroles s’appliquent entièrement à moi ; j’éprouve ce qu’éprouvait
et ce qu’exprime si fréquemment M. de Biran, que mes désirs sont
étrangement disproportionnés à mes forces. Mes organes ne sont pas
autant des instruments pour moi que des obstacles ; c’est bien le cas de
dire citer la parole
[fo 86 ro]
de Van Helmont17 qui se trouveait à la
suite de la pensée précédente : domestici ejus sunt inimici
ejus. Ne dirait-on pas que Dieu m’a donné des sens pour ne pas m’en
servir et en particulier des yeux pour ne pas voir ?
Mais ce ne sont pas seulement les conditions organiques auxquelles je
suis soumis que je désirerais changer. Ce sont aussi les conditions
intellectuelles et morales dont je ne dépends pas moins. Si mes yeux, si
ma santé, qui sont aujourd’hui le sujet direct de mon tourment, se
fortifiaient au point de me permettre les plus longs travaux, je sens
que mes plaintes se seraient point à jamais taries, mais changeraient
seulement d’objet, je gémirais de la faiblesse et de l’infidélité de ma
mémoire, des bornes trop étroites de mon intelligence, de la tiédeur de
mon âme, de l’inconstance et de la timidité de ma volonté… Or, cela
n’est-il pas étrange ? En parlant ainsi en effet, en gémissant de l’état
actuel de mon intelligence, de ma volonté, de mon cœur, je sépare mon
moi de toutes ces choses,
[fo 86 vo]
je le considère comme indépendant de toutes mes facultés. Mais est-ce
seulement de mes facultés prises isolément, ou de mes facultés réunies ?
Dans ce dernier cas même, il me semble que, pourvu que la mûe
[sic] s’opérât par gradation, mon moi survivrait à mon
intelligence, à ma volonté, à ma sensibilité transformées. – Il me le
semble, mais peut-être n’est-ce là qu’une tournure illégitime du
discours. – Il y a bien ici un faisceau et un lien qui le retient ; mais
il n’est pas clair que le lien soit séparable, ou même discernable, du
faisceau, et que, l’un supposant l’autre, il soit permis autrement que
pour obéir aux nécessités du langage de sépar distinguer l’un
de l’autre.
– Citons encore M. de Biran : « J’ai souvent pitié de moi-même, dit-il ;
je déplore mes écarts d’esprit et de raison, la faiblesse et les courtes
limites de mes facultés physiques et morales… Le sentiment de pitié ou
de compassion réfléchie du moi sur lui-même est encore assez doux à
omprimer éprouver, en tant qu’il constate une nature
supérieure à celle qui pâtit, quoiqu’elle
[fo 87 ro]
lui soit intimement jointe18. » Cela est vrai, il
est doux de compâtir [sic] à sa propre misère, de se
reconnaître infirme et borné, de s’humilier par la comparaison avec
autrui, ou plutôt (car la comparaison avec autrui est toujours amère)
avec l’idéal de l’homme qu’on porte en soi. On s’élève alors au-dessus
de soi-même, on se croit ou on usurpe le droit de se plaindre de sa
propre infirmité à la source d’où l’on découle. On voudrait être
autre, et on se réjouit de faire mentir le proverbe :
Nul n’est content de sa fortune
Ni mécontent de son esprit.
Ce proverbe est faux. Le monde jusqu’ici n’a compris qu’une sorte de
mécontents, ceux qui se plaignent du sort, des circonstances
fortuites qui entravent le libre essor de leur génie incompris. Ces
gens-là n’ont qu’un banal mécontentement, ils se sont altérés que d’une
soif vulgaire, l’ambition. Leur irritation, leur aigreur, leur
froncement de sourcils n’a rien de noble et de surhumain, ils attendent
toute leur
[fo 87 vo]
félicité d’un vain éclat ; d’ailleurs leur douleur est
toute superficielle ; d’ailleurs, couvant en eux-mêmes, la vraie source
de la joie et de la sérénité intime s’ils savaient en être satisfaits,
le contentement d’eux-mêmes. – Disons-le, au-dessus de cette classe
d’âmes vaines et d’esprits chagrins, qui ne sont mécontents que du sort,
s’élève la classe autrement respectable des âmes contemplatives et
modestes, qui se résigneraient au sort, si elles n’ étaient
pas pro contentes d’elles-mêmes, mais qui, par la
misère incurable de leur nature, sont à la fois mécontentes
d’elles-mêmes et du sort.
Pour plus de précision, je distingue trois degrés de mécontentement :
celui qui suivant qu’il consiste à se plaindre :
1o du milieu social où on est placé ; 2o de l’état
de u son corps qui empêche le libre exercice de
l’âme ; 3o enfin de l’état et de la constitution imparfaite
de l’âme qui ne répond pas aux désirs du moi.
À cette dernière division correspond l’ambition la plus élevée à
laquelle l’homme puisse atteindre, la transformation de lui-même. Cette
ambition, il
[fo 88 ro]
faut tâcher de la couver, de la développer, de la raviver sans cesse
au fond du moi. Seule elle est noble, seule permise, seule fructifiante
et sanctifiante. Généreuse impatience de l’homme à se voir si lentement
dépouillé de ses imperfections ! Je ne l’explique pas, mais je
l’admire.
______
Qui n’a remarqué, dans le langage de
l’enfant cette locution si étrange adressée par exemple à l’un de ses
camarades : Si j’étais toi ! Hypothèse que l’on pourrait traduire
ainsi : moi = toi. Hypothèse la plus hardie qui
se puisse faire ; car s’il est une combinaison qui nous semble
impossible, c’est bien la fusion de deux personnalités en une. Je
conçois mon anéantissement, mais ma réduction en un autre, non. Et
– encore une antinomie – je ne conçois pas mieux le fait psychologique
de l’identité du moi. C’est-à-dire je ne conçois pas que le moi puisse
être identique, ni qu’il puisse être autre.
______
[…]
[fo 92 ro]
4 mars.
[fo 93 vo]
Pourquoi donc sommes-nous, mon Dieu ? je ne vois le but de rien sur la terre. Quand je cherche le but
[fo 94 ro]
de la vie, je ne le trouve pas, mais je vois que la vie se passe à
ent chercher les moyens de vivre, d’entretenir la vie ; ceux
qui voient au delà sont rares, et la sagesse humaine les réprouve… Nous
aimons pour aimer, nous voyageons pour voyager, nous prome
marchons pour marcher, nous étudions pour étudier, nous vivons pour
vivre ! – La vie pour la vie, l’amour pour l’amour, la science pour la
science, l’art pour l’art !
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[…]19
Source
Études psychologiques sur moi-même, Gabriel Tarde. Archives du Centre d’Histoire de Science Po, Fonds GT. GTA 64 1e-5e cahiers (Juin 1862-février 1864)
Statut éditorial
Inédit
En couverture noire cartonnée, le deuxième cahier mesure 19 cm × 15,5 cm (épaisseur 1 cm).↩︎
Inscription qui figure sur l’étiquette de la couverture.↩︎
La datation – « fin février » – fait penser que cette injonction au lecteur a probablement été rédigée après coup, sur la première page du deuxième cahier.↩︎
Jean Chardin, dit le « Chevalier Chardin » (1643-1713), est un voyageur et un écrivain français, surtout connu pour sa relation de ses séjours en Perse et en Orient à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle.↩︎
Le cercle de Popilius désigne le cercle qu’avec sa baguette Popilius Lénas, consul à Rome, traça autour du roi de Syrie Antiochus Épiphane, lui défendant de franchir cette limite avant d’avoir répondu catégoriquement à la demande du peuple romain. De manière figurée, l’expression désigne une situation dont on ne peut sortir qu’en accomplissant une certaine condition.↩︎
Le Pech est la retranscription française de l’occitan puèg qui dérive du latin Podium et désigne un endroit plat et surélevé.↩︎
Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses, I, 10.”)↩︎
Maine de Biran (1766-1824) est un philosophe et homme politique français. Tarde possède dans sa bibliothèque l’édition des Œuvres philosophiques par Victor Cousin de 1841 (Paris, Ladrange, 3 vol) et les Œuvres inédites de Maine de Biran édité par Ernest Naville avec la collaboration de Marc Debrit, Paris, Debrozy, E. Magdeleine, 1859, 3 vol.)↩︎
Cette dernière expression est soulignée deux fois.↩︎
Étienne Vacherot, (1809-1897) est un philosophe et homme politique français, le représentant de l’éclectisme, directeur d’études à l’école normale. Une polémique l’oppose au Père Gratry, aumônier de la même école, qui l’accuse de panthéisme et d’athéisme, pour avoir abordé la dialectique de Hegel. Opposé au coup d’État de Louis-Napoléon-Bonaparte en 1851, il perd son salaire de professeur. Il succède à Victor Cousin à l’Académie des sciences morales et politiques. Il se ralliera au mouvement orléaniste après avoir été farouchement républicain. Tarde possède dans sa bibliothèque l’édition de 1863 de La Métaphysique et la science ou principes de métaphysique positive (Paris, Éditions Chamerot, 3 vol., 1858), et l’Histoire critique de l’école d’Alexandrie (Paris, Ladrange, 1851).↩︎
On peut s’étonner de l’emploi, par Gabriel Tarde, dès 1862, du terme de dépression au sens moral, que les dictionnaires que nous avons consultés attribuent tous à Baudelaire, comme le dictionnaire de la langue française de Rey : 1867 dépression [d’âme] « abattement moral » (Baudelaire, Curiosités esthétiques, « L’œuvre et la vie d’Eugène Delacroix ») : « Quand cet homme si frêle et si opiniâtre, si nerveux et si vaillant, cet homme unique dans l’histoire de l’art européen, l’artiste maladif et frileux, qui rêvait sans cesse de couvrir des murailles de ses grandioses conceptions, a été emporté par une de ces fluxions de poitrine dont il avait, ce semble, le convulsif pressentiment, nous avons tous senti quelque chose d’analogue à cette dépression d’âme, à cette sensation de solitude croissante que nous avaient fait déjà connaître la mort de Chateaubriand et celle de Balzac, sensation renouvelée tout récemment par la disparition d’Alfred de Vigny. Il y a dans un grand deuil national un affaissement de vitalité générale, un obscurcissement de l’intellect qui ressemble à une éclipse solaire, imitation momentanée de la fin du monde ».↩︎
Jean Reynaud (1806-1863) est un philosophe français, fondateur, avec Pierre Leroux, de l’Encyclopédie nouvelle. Dans Terre et ciel Reynaud pose le principe de la préexistence de l’homme et sa survivance dans d’autres astres. Prenant une liberté très grande sur le contexte religieux de l’époque, Reynaud renoue avec une certaine image du druidisme, requalifie l’opposition entre anges et démons et rejette le dogme des peines éternelles. Un concile d’évêques réuni à Périgueux condamna son livre qui reste, encore aujourd’hui, une curiosité philosophique et littéraire. Tarde possède dans sa bibliothèque Terre et ciel : Philosophie religieuse (Paris, Furne, 1858).↩︎
Julien Pélage Auguste Brizeux (1803-1858) est un poète romantique breton. En 1831, son premier recueil Marie, d’abord publié comme « roman » et sans nom d’auteur, est un poème narratif inspiré par les souvenirs de son enfance et ses premières amours dans la campagne bretonne. Il rencontre immédiatement un vif succès (Alfred de Vigny et Sainte-Beuve en vanteront les mérites). En 1841, il publie Les Ternaires, un recueil lyrique inspiré par l’Italie dont il fait la « seconde patrie de son âme ». En outre, il publie une traduction de la Divine Comédie. Le poème Les Bretons, grâce à l’appui d’Alfred de Vigny et de Victor Hugo, est couronné l’année suivante par l’Académie française.↩︎
Auguste Brizeux, Œuvres, Histoires poétiques, « La fleur d’or » (Alphonse Lemerre éditeur, 1874, vol. 3, p. 160-166).↩︎
Charles Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu (1689-1755) est un philosophe français. Précurseur de la sociologie, il est notamment l’auteur de L’Esprit des lois, Lettres persannes, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Tarde possède ses Œuvres en sept volumes (Amsterdam, 1790).↩︎
« Cunctis diebus, quibus nunc milito, expecto donec veniat immulatio mea » (« Dans cette guerre où je me trouve maintenant, j’attends tous les jours que mon changement arrive »), (Job, chap. 14, v. 14) J’attends, j’espère aussi mon changement, tous les jours de ce combat qui remplit ma vie. Je sens que pour être tel que j’aspire à être, pour user convenablement de mes facultés, il faudrait certaines conditions organiques, ou extérieures et supérieures à ma volonté, plus favorables que celles auxquelles je suis soumis, et j’avance dans la vie, toujours luttant, faisant des efforts pénibles et presque toujours superflus, dans cette attente et cet espoir d’un changement ou d’un état meilleur qui ne vient pas ou plutôt qui devient pire avec l’âge ». (Maine de Biran, Journal, III, octobre 1819, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière, 1955, p. 237-238).↩︎
Jean-Baptiste Van Helmont (1579-1644) est un alchimiste, chimiste, physiologiste et médecin originaire des Pays-Bas. Il a écrit l’essentiel de son œuvre en latin, mais a laissé aussi un important traité en néerlandais. Il découvrit le gaz carbonique et le rôle du suc gastrique dans la digestion.↩︎
« J’ai souvent pitié de moi-même ; je déplore mes écarts d’esprit ou de raison, la faiblesse et les courtes limites de mes facultés physiques et morales. Le sentiment de pitié ou de compassion réfléchie du moi sur lui-même est encore assez doux à éprouver, en tant qu’il constate une nature supérieure à celle qui pâtit, quoiqu’elle lui soit intimement jointe » (Maine de Biran, Journal, III, mai 1820, op. cit., p. 271).↩︎
Restent quatre pages dont trois écrites avant la fin du second cahier.↩︎
Pour citer ce corpus
Gabriel Tarde, Journal, éd. par Anne Devarieux, « Deuxième cahier (août 1862-mars 1863) », dans EcriSoi, « Ego Corpus », 2022, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/critiques/entretiens/6960cf725bcdc100280dc227, page consultée le 2 novembre 2026.