[1847/1881] Flaubert au tombeau de Chateaubriand
Source
Texte établi à partir de la première édition en volume, Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Par les champs et par les grèves, Paris, Charpentier, 1886, p. 222-224.
Édition scientifique
Texte retranscrit et annoté par Marie-Clémence Régnier (Université d’Artois, laboratoire Textes et Cultures UR 4028)
Présentation
« Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. » Difficile d’imaginer les affres que son voyage en Bretagne valut à Flaubert pour rapporter le récit de ce qui fut une véritable initiation non seulement à l’écriture et à l’expérience viatiques, mais aussi à la littérature, entre mai et juillet 1847 (Madame Le Herpeux, « Flaubert et son voyage en Bretagne », Annales de Bretagne, t. XLVII, numéro 1, 1940. p. 1-152). « C’est la première chose que j’aie écrite péniblement », confie-t-il à Louise Colet (lettre du 3 avril 1852) : l’expérience des lointains préfigure l’ascèse douloureuse, essentiellement sédentaire, de celui que la postérité désigne comme « l’ermite de Croisset ».
Lorsqu’il entreprend cette « fort jolie excursion », l’écrivain a 26 ans. Il est accompagné de son ami, fils de médecin et auteur lui aussi, Maxime Du Camp. La Bretagne est le premier voyage qu’ils effectuent ensemble, deux ans avant la grande expédition en Orient, en 1849 : l’expédition normande est entreprise faute de pouvoir envisager ce voyage oriental, véritable expérience des lointains, dans l’héritage des voyageurs romantiques (Alain Guyot et Chantal Massol (dir.), Voyager en France au temps du Romantisme, Grenoble, UGA Éditions, 2003). Le chapitre 1 du volume porte la trace de cette attente : « À d’autres temps, pour plus tard, les grands voyages à travers le monde, au dos des chameaux… ». De ce point de vue, on comprend que Flaubert fasse de Chateaubriand, d’origine bretonne et inventeur du « Voyage littéraire en Orient », une figure tutélaire du récit comme de l’expérience viatique. L’histoire de la publication du texte reflète, en aval, les problèmes d’écriture, rencontrés en amont. Les ambivalences, voire les attaques dont les deux pèlerins entourent l’idéal romantique du pèlerinage et de ses « hauts lieux » expliquent en partie leurs réticences à publier le texte. Le duo avait pourtant décidé d’un mode opératoire d’écriture en apparence équilibré et pratique : Du Camp se chargeait des chapitres pairs, Flaubert des chapitres impairs. Laborieuse, la rédaction du récit de voyage entrave sa publication qui reste partielle et duale : Maxime, qui n’autorise pas la parution de ses contributions, en verse quelques-unes opportunément dans ses Souvenirs littéraires en 1882, après la mort de Gustave, tandis que son ami conserve ses chapitres à part. Ceux-ci seront publiés par sa nièce Caroline de façon posthume en volume (Charpentier, 1886).
Les tourments de l’écriture s’expliquent notamment du fait des sombres circonstances qui entourent le voyage : Flaubert a perdu son père et sa sœur adorée l’année précédente et, depuis 1844, il se sait atteint d’épilepsie (Hélène Sicard-Cowan, « Par les champs et par les grèves, ou la fantaisie bretonne de Gustave Flaubert », site Flaubert, 2007).
Le voyage, cathartique, est promesse de repos et d’enthousiasme : la Bretagne, voisine de la Normandie, est alors une terre fantasmée pour son primitivisme et pour son charme pittoresque, réhaussé par la réputation que lui confère Chateaubriand. Si le voyage n’est pas consacré à l’« Enchanteur », les pages où le pèlerin marche sur ses pas sont parmi les plus vibrantes de sa jeunesse, et l’itinéraire entrepris dessine un jalon capital du genre et du rituel du pèlerinage littéraire, au plan symbolique comme au plan critique.
Quand les pèlerins se présentent sur les lieux en 1847, le tombeau n’est pas encore une destination de pèlerinage, et pour cause : son hôte n’est pas décédé. Le pèlerinage revêt ainsi une dimension paradoxale, que confirme aussi la quasi absence de termes désignant le maître directement. Texte et pratique de visite s’inscrivent ainsi dans un entre-deux intéressant : entre la « visite au grand écrivain », de son vivant, et la visite posthume, dont relève le pèlerinage. Toujours est-il que Flaubert se fait le disciple, l’émule, voire le rival de son modèle, dans ce texte qui s’apparente à un morceau de bravoure : la présence obsédante et sublime de la mer, qui caractérise les chapitres impairs, le souffle épique et lyrique qui anime le panorama du paysage alentour, la communion d’esprit qui rassemble le jeune impétrant de son maître autour d’un tombeau, vide mais déjà plein d’un corps symbolique, érigent ce passage au rang de pièce anthologique dans le genre du pèlerinage littéraire et dans sa veine romantique.
Mais ne nous y trompons pas : le futur auteur de L’Éducation sentimentale (1869), le thuriféraire du romantisme, se tient en embuscade, ironique. Les citations que les manuels scolaires et les cartes postales empruntent a posteriori au romancier normand pour illustrer le sujet sont en effet sorties un peu rapidement de leur contexte1. De fait, le récit de Flaubert se complaît dans les clichés (pleureuses, coucher de soleil, panorama, épanchement lyrique…) qui parodient le récit de pèlerinage et le romantisme (Wendelin Guentner, « Flaubert satiriste dans Par les champs et par les grèves », dans Voyager en France au temps du Romantisme, Grenoble, UGA Éditions, 2003), tout en suggérant une émotion qui est loin d’être feinte. L’insistance sur la mort prochaine de Chateaubriand fait place à un récit projeté dont rendent compte l’emploi du futur de l’indicatif et une scénographie ambivalente : la vision proleptique du corps du défunt et la dévotion qui l’entoure s’ouvrent sur une description lyrique d’un coucher de soleil métaphorique pour désigner le déclin de l’astre solaire – littéraire – avant sa disparition (Georges Guitton, « Chapitre IX. Le tombeau vide du vicomte », dans Le phoque de Flaubert, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2021). Cette « mort » est orchestrée par l’œil et la plume du pèlerin qui brosse une description progressivement clinique d’un paysage réel et animé, au centre de la composition (Jerzy Parvi, extrait du Kwartalnik Neoplogiczny XII 1-1965, repris dans « La composition et l’art du paysage dans Par les champs par les grèves », Les Amis de Flaubert, bulletin no 29, 1966, p. 24). Ce dernier perd ses attributs romantiques pour se montrer dans sa vérité la plus objective et la plus « triste », à partir d’une palette froide et trouble. Dans les dernières lignes, l’image brutale de l’éparpillement du cœur froid de René, métonymique, fait place à l’image des derniers sursauts du soleil en proie à l’agonie.
La consécration canonique de l’œuvre de Chateaubriand au fil des décennies qui suivent sa mort, le 4 juillet 1848 (soit un an après le voyage de Flaubert) fait de son tombeau l’un des hauts-lieux du romantisme (Colette Becker, Les Hauts lieux du romantisme en France, photographies de Francis Jalain, Paris, Bordas, 1991, p. 171 et suiv.) et de son pèlerinage l’un des plus importants, y compris pour prendre parti contre ce qu’il représente dans la tradition romantique et littéraire (« Chateaubriand entre le “Grand Beau” et l’esthétique du détail », Bulletin de la Société Chateaubriand, no 58, 2015, p. 147-153). Simone de Beauvoir rapporte ainsi que Jean-Paul Sartre aurait uriné sur le monument : « Des vagues café au lait battaient le Grand Bé, c’était beau ; mais le tombeau de Chateaubriand nous sembla si ridiculement pompeux dans sa fausse simplicité que, pour marquer son mépris, Sartre pissa dessus. » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, coll. « folio », p. 127). De nos jours, le tombeau demeure un lieu de pèlerinage fréquenté par les écrivains (Sylvain Tesson dans Un été avec Homère, 2018, Avec les fées, 2024…) et un jalon essentiel des études consacrées aux géographies de l’auteur des Mémoires d’Outre-tombe (Guy Berger, Sur les pas de Chateaubriand, PMF, 2005 ; Philippe Berthier, Chateaubriand, chemin faisant, Paris, Classiques Garnier, 2016) et de son temps. Le lieu est aussi devenu une étape touristique de renom pour le point de vue qu’il offre sur la mer. Visiteurs et médias s’alarment toutefois de la précarité du site, menacé par l’érosion : il est désormais impossible de faire le tour du tombeau, sur les pas de Flaubert et de Du Camp. Avec le cœur de René, c’est bien le tombeau qui « s’éparpillera dans le néant ».
Texte [de l’édition définitive]
Nous y allâmes un soir, à marée basse2. Le soleil se couchait. L’eau coulait encore sur le sable. Au pied de l’île, les varechs dégouttelants s’épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d’un grand tombeau3.
L’île est déserte ; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s’écroulent. En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé à même la pente un espace de quelques dix pieds carrés au milieu duquel s’élève une dalle de granit surmontée d’une croix latine4. Le tombeau est fait de trois morceaux, un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix5.
Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer ; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d’orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir ; dans les tempêtes elles bondiront jusqu’à ses pieds, ou les matins d’été, quand les voiles blanches se déploient et que l’hirondelle arrive d’au-delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s’écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu froid, lentement, s’éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle.
Nous avons tourné autour du tombeau, nous l’avons touché de nos mains, nous l’avons regardé comme s’il eût contenu son hôte, nous nous sommes assis par terre à ses côtés.
Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de l’Océan sur lequel le soleil à son coucher versait sa lumière d’or. Bleuâtre vers les côtes seulement, et comme s’y évaporant dans la brume ; partout ailleurs la mer était rouge et plus enflammée encore au fond de l’horizon, où s’étendait dans toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil n’avait plus ses rayons ; ils étaient tombés de sa face et noyant leur lumière dans l’eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en tirant à lui du ciel la teinte rose qu’il y avait mise, et à mesure qu’ils dégradaient6 ensemble, le bleu pâle de l’ombre s’avançait et se répandait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque d’or, s’y enfonça jusqu’au milieu. On le vit un instant coupé en deux moitiés par la ligne de l’horizon ; l’une dessus, sans bouger, l’autre en dessous qui tremblotait et s’allongeait, puis il disparut complètement ; et quant à la place où il avait sombré, son reflet n’ondula plus, il sembla qu’une tristesse tout à coup était survenue sur la mer.
Iconographie
Voir la carte postale associée à la page : le portrait de Chateaubriand et un extrait du texte de Flaubert accompagnent l’image du tombeau, à la manière d’une légende commémorative.↩︎
Le pèlerinage sur les traces de Chateaubriand suit trois étapes : Saint-Malo où les Flaubert et Du Camp découvrent l’Hôtel de la Gicquelais, maison natale de l’Illustre, non loin de là, le tombeau de la Pointe du Grand Bé, enfin Combourg, le château familial et berceau de la vocation littéraire et décor fantasmatique que Chateaubriand transpose dans son œuvre fictionnelle et autobiographique (René, Mémoires d’Outre-tombe).↩︎
L’image rappelle celle des pleureuses dans l’Antiquité.↩︎
La description est à mettre en relation avec la remarque que Flaubert adresse aux élus rouennais dans une lettre ouverte virulente, publiée par voie de presse (Le Temps, 26 janvier 1872). Il y accuse la municipalité de refuser les honneurs à Louis Bouilhet, poète et ami du romancier. Caroline Commanville, nièce de Flaubert, la fait paraître avec Par les champs et par les grèves (1886, Charpentier) dans un bien étrange effet de télescopage. Flaubert y moque les « tombeaux dispendieux » et les « édicules grotesques » que « grands ou petits », « illustres ou inconnus » se font construire, en vain. Le texte de ladite lettre est accessible ici : https://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/correspondance/26-janvier-1872-de-gustave-flaubert-%C3%A0-maire-de-rouen/.↩︎
En recherche d’une sépulture insulaire depuis 1823, Chateaubriand projette de faire construire son tombeau à cet emplacement, face à la mer, depuis 1828 pour finalement en disposer dix ans plus tard. Dans l’intervalle, il se heurte à un premier refus de la municipalité, en raison de sa réputation personnelle et politique, avant de bénéficier du soutien décisif du poète malouin Hippolyte de la Morvonnais, en 1831. La correspondance de Chateaubriand avec le poète témoigne de la reconnaissance du premier au second sur ce point (François-René de Chateaubriand, Correspondance générale, t. IX (1831-1835), Paris, Gallimard, 2015).↩︎
L’emploi du verbe signifie « diminuer, affaiblir insensiblement la lumière, les ombres, la couleur d’un tableau » : Dictionnaire de l’Académie française, 1878 [7e édition].↩︎
Pour citer ce corpus
Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, extrait de Par les champs et par les grèves [Paris, Charpentier, 1886, p. 222-224], éd. Marie-Clémence Régnier, dans « Pélerinages littéraires », site EcriSoi, 2026, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/critiques/entretiens/6a4d01d79b48ac08ed3a333c, page consultée le 1 novembre 2026.